dimanche 1 janvier 2012

Liquide: la mémoire au fil de l'eau



Photographie de Matthieu Dupont


C'est au fil du temps, d'une nécessaire introspection que certaines scènes de l'existence - apparemment banales, a priori sans importances - peuvent révéler tout leur sens. Les détails occultés et les petits rien négligés sur le bas-côté de la vie - la couleur du papier peint, un évier jonché de vaisselles, le tintement d'un glaçon, ressurgissent parfois avec une intensité proportionnelle à la faculté de se laisser emporter par le courant des souvenirs. Pourtant, en apparence, le passé demeure, ni plus ni moins tel qu'il était à l'époque. Mais seulement voilà, le regard s'est doté d'une acuité nouvelle qui lui permet désormais de percevoir la signification cachée derrière ces instantanés qui sont devenus des révélations. Est-ce le fruit du hasard si celui-ci se porte vers la surface du fleuve qui lui fait face, s'agit-il en fin de compte d'une réflexion mûrement réfléchie amenant l'homme à se pencher sur les brindilles qui oscillent au rythme du fleuve qui les conduit? Les sens qui captent le flux incessant de la nature, sont-ils tout à fait innocents dans cette réminiscence impromptue? Après tout, quels sont les mécanismes qui orientent la mémoire vers telle ou telle direction? Qu'est-ce qui l'amène à s'attarder ici ou là, dans les failles les plus secrètes de notre passé, à dessiner telle ou telle trajectoire improbable, tandis qu'elle pourrait dériver partout ailleurs?
Liquide de Philippe Annocque ressemble à une sorte de roman réflexif qui se déploie au fil de l'eau. La narration lancinante, fidèle au tempo de la mémoire du narrateur, est faite de circonvolutions, d'apartés, de variations, de contrepoints, de fugues, de va-et-vient. Dire qu'il n'y a qu'un seul et même personnage tout au long du récit - au même titre, qu'il n'y a qu'un seul et même auteur derrière chacune des oeuvres de Philippe Annocque - ne serait pas tout à fait juste. En effet, de façon presque imperceptible, éminemment progressive, celui-ci met en scène la rencontre d'un homme d'âge mûr et de celui qu'il était alors, identique et différent à tout moment. Le troisième personnage - et pas des moindres - celui sans qui ce rendez-vous serait compromis, n'est personne d'autre que l'élément liquide irriguant la mémoire. Se livrer à lui - un livre n'est-il pas une confession de notre condition, une sublimation de notre état terre à terre - offre les conditions propices à la plongée entre deux dimensions d'un individu, celle qui vit, et celle qui prend conscience.



  A parcourir: Liquide de Philippe Annocque chez Quidam Editeur (2009)

vendredi 7 octobre 2011

A l'Ombre des forêts, au coeur du désespoir

Gravure de Francisco Goya

Errer sans fin pour trouver un sens à la vie, telle est la quête obstinée des personnages qui parcourent les oeuvres de Jean-Pierre Martinet.
Dans L'Ombre des forêts, le dernier roman du natif de Libourne, c'est au destin croisé de Céleste, Monsieur, et de Rose Poussière auquel nous sommes confrontés. Cependant, à Rowena, ville fantôme à peine esquissée située à la frontière franco-allemande, les hommes se côtoient mais ne se voient pas. Ils aimeraient exister, mais ce droit leur est constamment refusé.
Si Céleste est au service de Monsieur, elle n'a jamais le plaisir de recevoir les ordres et autres directives qui pourraient lui octroyer une certaine forme d'importance au sein de la demeure.
Au triste sort qui lui est réservé, elle prendrait davantage de plaisir au rôle de martyre. Ainsi, envisage-t-elle de subir son assassinat perpétré par Monsieur:
"Tout serait fini. Elle ne resterait plus là, aussi inutile qu'un objet au rebut ou un vieillard tremblotant dans un hospice, à guetter vainement, des heures durant, parfois même des journées entières, un signe de vie, une voix, rien qu'une voix humaine, intimant des ordres, même absurdes, mais des ordres comme en reçoivent tous les domestiques depuis des siècles et des siècles."
Monsieur, quant à lui, se sent vivant lorsqu'il décachette le courrier des précédents locataires, désormais disparus, lui donnant ainsi l'impression d'habiter à la fois notre monde et celui des défunts. Pour ne pas voir sa domestique, il évite scrupuleusement d'emprunter l'accès principal. Chez Martinet, c'est dans la proximité avec ses congénères que la solitude s'établit. Amère palliatif de ces ténèbres sans fond, Globe Sale, éclaire sans discontinuer la chambre de Monsieur, lui donnant le sentiment d'avoir un compagnon à ses côtés, avec ses états d'âmes, ses caprices et son emprise sur sa vie intérieure.
Rose Poussière a quant à elle élu domicile dans un hôtel mal famé, au nom de Saratoga. Jadis, elle s'appelait Edwina Steiner, avant d'avoir réchappé aux camps de concentrations. Enfin, elle en est persuadée, même si personne ici ne croit un traître mot à ses sornettes. A l'abri des regards et des tourmentes du ciel, elle aimerait vivre, emportant toujours son parapluie avec elle.
Quand l'un des membres de ce trio met les pieds dehors, c'est à un ballet fantasmagorique auquel nous assistons, composé d'ombres chinoises qui se découpent aux fenêtres, de figures macabres fouillant au sein des poubelles pour dresser une collection de bas, de soupirants donnant des rendez-vous imaginaires, ou même de voix venant de nulle part. Thelonious Monk et son Crepuscule with Nellie n'est jamais très loin des oreilles de Monsieur.
Les pantins qui parcourent l'Ombre des forêts, naviguant entre songe et paranoïa, ressemblent à s'y méprendre à un Peuple des miroirs, titre repris pour le recueil de textes critiques de Jean-Pierre Martinet, réédité l'année passée chez France-Univers. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si ces derniers se réfugient parfois dans leur propre reflet afin de prendre conscience de leur existence. Comme la négation de la vie est pire que la moindre des péripéties, de l'acte le plus atroce, Monsieur fantasme sur une vie de tueur en série qui ferait la une des journaux, rêvant de voir apparaître son visage en première page des gazettes. Pour inaugurer sa piètre carrière, il n'hésitera pas à abattre un chien qui ne demandait pas son reste. Vivre quelque chose, peu importe quoi, mais au moins, avoir le sentiment d'être quelqu'un, de palpiter, de chavirer, d'être emporté quelque part, peu importe la destination, que ce soit ici ou là, le paradis ou l'enfer, la terre ou le ciel. "Emportez tout, mais laissez-moi l'extase" comme disait Emily Dickinson.





samedi 11 juin 2011

Les peurs allusives de Pierre Jourde


Le Golem, photographie de Damien Massart


Les Allusifs inaugurent une nouvelle collection d'ouvrages de petit format abordant les peurs sous leurs formes les plus diverses. Si l'on connaît essentiellement l'écrivain français Pierre Jourde pour ses essais critiques, dont La Littérature sans estomac est l'une des pièces les plus marquantes, La Présence- ayant vu le jour en mars dernier- nous présente une facette fort intrigante de son oeuvre. 

Un homme revient dans la maison de son enfance, nichée dans un minuscule village au fin fond de l'Auvergne. Désormais laissée à l'abandon, la bâtisse fait désormais figure de capharnaüm où les objets au rebut amassés au fil des décennies témoignent de l'absence des personnes auxquels ils sont associés. La bêche ou la casquette, prolongements des mains ou de la tête du travailleur sont les témoins discrets d'une absence habitée.
Ainsi, loin de rassurer, l'inertie de ces reliques perpétue un silence pesant qui, la nuit tombée, devient une oppression de tous les instants, laissant la porte ouverte à l'imagination la plus vagabondante. Les chaises désormais délaissées appellent à leur suite tout un cortège de revenants, les cloisons et les serrures suscitent la pression des spectres qui souhaitent réinvestir la demeure calfeutrée. Les placards quant à eux rappellent les apparitions clownesques de l'enfance, avec tout le lot d'imprévisibilités qu'elles éveillent et à travers l'image de défiguration de l'humanité qu'elles incarnent. Par son absence de repères, la nuit suggère une infinité de présences incapables de se matérialiser tout à fait, et qui sont pour cette raison d'autant plus redoutables. 
« Plus j'allais profond, plus la raison et la vie sociale me paraissent éloignées. Je me livrais à la sauvagerie et aux prodiges. Il ne s'agissait pas exactement de surnaturel, ni de croire que pouvaient se produire des choses impossibles dans ce monde ordinaire que je laissais derrière moi. Il s'agissait plutôt d'une sorte de suspension, comme lorsqu'on lit un roman. Au fond de la forêt, le monde se dépouillait progressivement de ce que l'on a coutume de nommer la réalité. Il se mettait entre parenthèses. L'impossibilité devenait son état ordinaire, sa substance. » 
En pénétrant les entrailles de la forêt qui avoisine la maison familiale, le narrateur tente d'effectuer à rebours le parcours de son enfance, d'approcher de nouveau les témoins du passé pour s'infiltrer dans les interstices du temps. Cette activité diurne lui permet aussi en quelque sorte d'exorciser les présences impalpables qui, la nuit durant, le confrontent aux peurs les plus enracinées dans son esprit. Tandis que dans l'obscurité, la présence se manifeste par son absence même, par son activité insidieuse, par l'obligation sous-jacente de lui donner vie, elle se veut ici moins terrorisante dans la mesure où elle doit subir la démarche d'un homme qui part à sa rencontre. D'espionne des ténèbres, elle devient sujet dépouillé de sa terrifiante invisibilité.

La langue gracile de Pierre Jourde sonde les présences dans leur insaisissable pouvoir d'attraction. Il mène au cours de son texte une réflexion indéniablement passionnante sur le processus de réactions suscitées par des situations inquiétantes, dans le silence et la solitude les plus totales. On reste captivé d'un bout à l'autre du récit par cette faculté d'exprimer l'innommable, de faire ressurgir des impressions si étranges et qui pourtant nous sont si familières, de démontrer à quel point les objets peuvent catalyser la peur et faire participer notre inconscient.