vendredi 22 avril 2011

Jean-Pierre Martinet à bout portant



Affiche du film Bloody Mama de Roger Corman sorti en 1970


Si certains d'entre vous ne connaissent pas encore Jean-Pierre Martinet, qu'ils se jettent illico presto sur l'un de ses textes pour se rendre compte de la puissance de sa prose. J'espère avoir bientôt de leurs nouvelles, si toutefois, ils parviennent à s'en remettre.
La revue Subjectif, créée en 1978 par Gérard Guégan, dont le slogan "Ça va schlinguer, les créateurs reviennent" témoigne de l'intention sans compromis, a publié par quatre fois l'auteur de Jérôme. En attendant la parution du numéro 2 de Capharnaüm chez Finitude, intégralement consacré à la correspondance entre le natif de Libourne et son ami de longue date, Alfred Eibel, sur lequel nous reviendrons très certainement au moment de sa sortie, votre serviteur trouvait bon d'évoquer ces oeuvres qui ne sont nullement mineures et encore moins à prendre à la légère.


"Qui le pleurerait, Maman, puisqu'il ne serait plus là pour s'apitoyer sur lui-même?"

Jean-Pierre Martinet s'est toujours reconnu dans le sort des ratés, des désespérés, des laissés-pour-compte, des rebuts de la société. C'est peut-être pour leur permettre d'avoir l'illusion d'exister qu'il s'est attaché à les laisser s'exprimer librement dans ses oeuvres. Porte-parole de leur insignifiance, leur déchéance, leur errance sans fin, ses textes représentent des cris de rage exutoires leur offrant en quelque sorte une dernière chance d'échapper à la totale indifférence, puisqu'être un moins que rien se révèle tout compte fait moins humiliant que de n'être absolument rien du tout. En lisant Martinet, on a comme l'impression qu'une force malveillante vous contraint à garder la tête sous l'eau, les lueurs d'espoir n'étant là que pour vous aveugler et vous plonger plus profondément au coeur d'un puits sans fonds.
Ici, jusqu'aux moindres détails, tout conspire au malaise ambiant, à l'impression de sables mouvants: les bières servies sont infectes, les toilettes désespérément occupées, l'ascenseur en panne.
Georges Maman qui tient la vedette de Ceux qui n'en mènent pas large, rêvait, oui un jour il rêvait, il y a bien longtemps concédons le, à une glorieuse carrière dans le cinéma, genre Walsh, Godard ou Ozu, et ne pensait pas une seule seconde devoir accepter un maigre cachet pour jouer l'étalon dans un film porno, au sein duquel d'ailleurs il ne serait même pas capable d'avoir la moindre érection. Désormais, c'est un crève-la-faim qui se contente d'une boîte de pâtés pour chien, de Canigou, qu'il ne trouve pas si dégoûtant que cela en fin de compte. Quand il voit surgir le bon vieux Dagonard derrière les vitres de la cabine téléphonique depuis laquelle il est en train d'appeler en vain  Marie Beretta, la fille qui vient de le quitter, il voit apparaître une opportunité de lui soutirer quelques biffetons et de profiter d'un repas aux frais de la princesse. Hélas, Maman a de quoi se mettre Martel en tête: son altesse Dagonard a un bagout d'enfer, à tel point que son baratin s'apparente à des rafales de mitraillette et autres armes automatiques, que le bougre se plaît à singer, déferlant d'autant plus violemment sur le pauvre Bloody Mama, qui a reçu ce sobriquet en hommage au film de Roger Corman. L'assistant à la télévision a quelques lubies qui reviennent inlassablement dans leur conversation, les séries B américaines en tête, Dagonard étant un admirateur de Jacques Tourneur, le virus qui le ronge de l'intérieur, le dénommé Yasujiro(  un clin d'oeil à Ozu sans aucun doute), et les lapins, allez savoir pourquoi. A l'instar de Paulina Semilionova dans Jérôme, un personnage féminin brille par son absence et permet de jouir encore d'un poil de courage pour résister aux assauts répétés de son interlocuteur, le bien-nommé Boxer, censé être là pour lui remonter le moral, mais qui en définitive, l'accule dans les cordes, lui assénant tous les propos qui l'enfoncent plus bas que terre. Cette fois-ci, le rôle est joué par Lauren Bacall dont la photo trône dans la pièce, complice active de cette guerre froide et sans merci. Par le biais de clins d'oeil, de suggestions et de transmissions de pensée, elle semble être en mesure de fournir à son souffre-douleur les analgésiques qui lui permettront de tenir le coup, de supporter tant bien que mal la paire de tenailles qui se referme sur lui à intervalles réguliers.


Ceux qui n'en mènent pas large est une pièce de choix dans l'oeuvre de Jean-Pierre Martinet, celle qui reflète peut-être le mieux son insatisfaction de n'avoir jamais pu pénétrer le monde du cinéma. D'ailleurs, pour l'anecdote, ce petit récit sorti en 1986 avait été envisagé un temps par ses compères Yves Martin et Pierre Rissient pour servir d'adaptation dans les salles obscures, sous le nom Jacques Tourneur est mort. Malheureusement, le projet tomba à l'eau.
Le texte qui le suit, Au fond de la cour à droite est une sorte d'hommage à Henri Calet sous forme de pamphlet. En quelques pages, en quelques mots hallucinés, toute la noirceur de Martinet y est distillée.
Martinet est plus que jamais d'actualité, il est grand temps de s'y replonger.




2 commentaires:

rechab a dit…

Quant à Shelley Winters, la pauvre... délaissée, chez Lolita...

la voila sinistre dans Gran Bolito... dommage que la version française ne soit pas disponible y a de quoi frémir !!

edwood a dit…

Rechab,
Hélas, je n'ai pas eu l'honneur de voir le film en question, mais je pense que cela doit déménager.
Merci à vous de votre passage dans la taverne.