lundi 25 octobre 2010

Le délit à tout prix

Dessin de Roland Topor

Lors de sa sortie au Plon en 1954, Le Délit passe inaperçu. Au préalable, il avait été refusé par Gallimard qui jugeait l'oeuvre trop lyrique, trop touffue. Depuis février 2008, nous pouvons redécouvrir ce roman inclassable et débridé aux éditions de La dernière goutte.

"Comme d'habitude, je me vis avancer dans la grande glace du corridor. Je restai quelques secondes à surveiller mon reflet. J'aurais volontiers cru à un inconnu embusqué là depuis des heures; un ennemi, certainement, qui venait de surgir pour me surprendre, me faire face, sans rien dire, tout en me demandant des comptes. Je le regardais avec insistance. Je vis ces yeux qui semblaient chercher en dépit de la certitude qu'il ne pouvait y avoir de solution, ces traits tranchés à vif dans la chair, cette couleur de cendre qui collait à la peau, puis cet air de vaciller sans aucun espoir de trouver un appui. Je me reconnus. Je me trouvai plus inquiétant qu'un inconnu, j'eus peur de rester seul sous ce masque, seul vis-à-vis de cette angoisse quand par hasard je la surprendrais enfoncée dans d'autres miroirs."

Chez Jacques Sternberg, le nom des personnages résonne comme une malédiction originelle. Qu'il s'appelle Habner ou Havner, qu'il soit employé d'une firme indéterminée ou chômeur anonyme récemment mis à la porte, le narrateur est irrémédiablement pris dans la tourmente d'une société qui l'épouvante, victime de sa pesanteur quotidienne, de son invariable torpeur. Acculé à l'analyse froide et précise du monde tel qu'il se présente, avec ses rouages inertes et déconcertants, Havner s'aperçoit qu'il est incarcéré dans une sorte de prison à ciel ouvert, glaciale et dépourvue d'échappatoires.
Chaque parcelle de son environnement le confronte à un univers cinglant qui le toise du regard.
Le bureau où il vient d'achever sa dernière journée de labeur, avec sa paperasse nauséabonde, son lot de lettres insipides et de collègues détestables, conserve les vestiges d'un emploi du temps maussade au même titre que sa mansarde et son mobilier cloué au plancher, les immuables cages d'escalier qui jalonnent les immeubles empruntés, leurs façades uniformes ou les rues désespérément parallèles qui se recoupent toutes dans une intersection de non-sens. Impuissant à trouver un rôle dans son agencement, une place dans son dispositif, Havner doit fuir à tout prix. Mais comment s'extirper d'une prison dépourvue de sortie de secours où chaque mètre carré n'est que le reflet de sa propre captivité? En brisant les miroirs qui renvoient l'illusion d'une éventuelle ligne de fuite et qui, en définitive, déroutent en offrant une réflexion consternante de la réalité? En contrecarrant l'organisation métronomique de la ville? En se révoltant contre l'absurdité symptomatique qui semble la régir?


Roland Topor


La cité chez Sternberg ne semble exister que pour confirmer l'impuissance de son personnage à exister par lui-même. Asphyxié, l'esprit se met à dynamiter l'inertie du décor afin d'entrevoir de nouvelles perspectives d'évasion. Une affiche publicitaire devient ainsi la porte d'entrée d'une dimension galvanisante où une infinité d'événements se produit en une fraction de seconde. La vente d'un quotidien mené par un gosse criant à tue-tête au pied de sa tour réveille quant à elle l'espoir d'une résurrection dans la presse.
Confronté à une crise d'identité, Havner envisage un délit qui constituerait un déclic exutoire dans la machinerie infernale.
Hélas, les méfaits les plus insolents ne permettent pas de se distinguer de la masse de ses congénères. Lorsqu'il casse un vase en cristal et qu'on lui demande de le rembourser, c'est le double prix qu'il décide de verser afin de pouvoir jouir du plaisir ineffable de faire éclater en mille morceaux un autre témoin de sa condition avilissante. Les deux malheureuses potiches ont englouti la moitié de ses revenus mensuels et le geste de révolte, qui aurait pu lui donner un instant au moins l'illusion de s'affirmer, le condamne finalement à prendre conscience de la misère de sa situation dans l'engrenage perfide de la société.
Si les menus larcins ne suffisent pas à attirer l'attention, les crimes les plus sordides n'autorisent pas non plus l'accès aux entrefilets de l'édition du soir relatant les faits divers de la veille. Dans Le Délit, les mots scandent tout à la fois l'insurrection de son personnage et son impuissance à s'extraire du bourbier cauchemardesque dans lequel les maux l'enlisent inexorablement. C'est en vain qu'ils s'efforcent d'exorciser l'incohérence qui s'empare du paysage urbain depuis que la ville, centre interactif par excellence, est délaissée par ses habitants. Avec ses machines à sous sans intérêt, ses vitrines sinistrées, ses cinémas délabrés, elle évoque dorénavant une nécropole où l'argent a perdu sa raison d'être.
Dépeuplée, privée de sa force motrice, la ville met alors son paradoxe en lumière dans un spectacle pyrotechnique réalisé par un artificier fantomatique, dont chaque prouesse fait l'effet d'un pétard mouillé.
Dans ces conditions, le délit le plus flagrant demeure encore la persévérance.


mercredi 20 octobre 2010

L'invention face à l'inquisition

Mervyn Peake in Lilliput
 
La dernière goutte, maison d'éditions qui n'en est plus à son coup d'essai, nous gratifie d'une traduction inédite d'un auteur allemand méconnu, Jakob Wassermann( 1873-1934) ayant la réputation, tout comme le héros du roman qui va vous être présenté, d'être un redoutable conteur.
"Il avait cette audace parce que sa façon de d'exprimer était devenue, peu à peu, plus ronde et plus fluide, ce qui l'enivrait lui-même, comme un nageur peut être, par sa propre souplesse, rendu plus téméraire et endurant. Il avait chaque jour connaissance de nouveaux mots et de nouvelles appellations, de caractéristiques, de couleurs, de situations, d'événements. Les mots se jetaient sur lui à tel point qu'il avait l'impression d'être sous une cascade l'empêchant de respirer. Toutes les choses entre ciel et terre étaient capturées en eux; on pouvait les jeter dans le désordre comme les pions d'un jeu: chacun signifiait quelque chose, derrière chacun s'érigeait un événement. Leurs enchaînements et leurs liens étaient infinis; de mille manières, ils meurtrissaient le coeur ou l'amenaient à se réjouir."
Nous nous situons dans une province de Bavière au XVIIème siècle après Jésus-Christ tandis que la Sainte Inquisition sévit, que le moindre motif de déviance supputée rend le fautif sujet à la disgrâce, au supplice de l'interrogatoire au cours duquel ce dernier devra reconnaître ses méfaits supposés, à défaut de quoi il devra payer un lourd tribut pour son insoumission à la sainte voie et sa fidélité au démon. C'est alors qu'un petit trublion va s'immiscer dans la vie quotidienne de la population locale, en déclamant haut et fort des bribes de contes qui étourdissent et qui sèment la zizanie en distillant de la gaieté dans ce climat délétère. Rejeton désavoué d'une illustre lignée de Franconie, Ernest a plus d'un tour dans son sac à malices. Conteur précoce, victime de ses veilles enchanteresses baignées à lueur de mille et un récits, il se plaît à tricoter des histoires avivant l'imagination de son public, à percevoir l'attente fébrile suscitée par les mots en suspens. Plus que tout, son plaisir le plus délicieux est de se rendre compte de la crédulité de ceux qui l'écoutent. Pour lui, la passion de la narration est dénuée d'intention, fondée avant tout sur la joie de l'invention et de la réaction de ceux qui y prêtent une oreille distraite.

Philippe-Adolphe, Evêque de Wurtzbourg, est le garant de l'inquisition qui fait rage ici en Bavière comme d'ailleurs sur tout le territoire allemand. Il doit l'entretenir à grand renfort de menaces, de sévices, de tortures ou de bûchers ponctuant de bien sinistre façon la vie quotidienne de cette contrée plongée dans une terreur moyenâgeuse, et dans une torpeur qui l'enlise dans une indolence inapte à la révolte face à ces innombrables accusations de sorcellerie. Les punitions et autres sentences sont toutes répertoriées dans un registre qui rend légitime les injustices perpétrées. Même au coeur de cet acharnement forcené, il faut justifier par l'écrit ce qui a été décidé, une signature ayant ici le pouvoir irrémédiable d'un couperet.

A ses côtés, le père Gropp, serviteur intraitable de l'ordre établi, et démagogue rompu à tous les subterfuges permettant de convaincre son interlocuteur, use et abuse de son influence envers l'évêque pour le soumettre à ses caprices. Lorsqu'il se met à fabuler, contrairement au petit Ernest, ce qui l'anime n'est pas tant le désir de voir la réaction ingénue de l'auditeur, mais bien plutôt la fierté d'assujettir par la peur la victime de ses sornettes.
Si l'un est un conteur authentique, l'autre est un sordide raconteur de bobards. Et l'auteur va nous montrer la saisissante différence qui existe entre les deux personnalités.

La baronne, Theodata d'Ehrenberg, belle-soeur de Philippe Adolphe, croule sous les dettes que lui a laissées son mari au moment de disparaître, et a du confier, bien malgré elle, l'éducation de son rejeton à un précepteur. Elle reprend un jour la route qui la conduit au château d'Ehrenberg, pour le rejoindre. Au fil du temps, le gosse s'est doté d'une aura qui hypnotise ses proches. Inévitablement, son oncle aussi va tomber sous l'emprise de son charme envoûtant, portant préjudice à l'inflexibilité que lui impose sa fonction.

Je n'en dévoilerai guère davantage quant à la suite de cette fable dont la limpidité et l'esprit d'insouciance qui s'en dégagent, en dépit des péripéties morbides qui nous sont relatées, sont remarquablement retranscrits par leurs deux traductrices, Dina Regnier Sikiric et Nathalie Eberhardt.


    * A lire aux éditions La dernière goutte: L'Affabulateur de Jakob Wassermann, traduit de l'allemand par Dina Regnier SikiricNathalie Eberhardt, préfacé par Stéphane Michaud.
    * Anne-Françoise salue l'Affabulateur comme il se doit
    * Nikola parle de l'Affabulateur

dimanche 17 octobre 2010

La vieille, le Diurc et le marquis, sainte trinité au service de la langue

Vieille femme à la poule de Bartome Esteban Murillo
 "Elle ressasse, dans sa tête, la mélodie, crainte de l'oublier. Le rosier grimpant qui occupe quasi toute la façade de la demeure est un fleuve à l'envers, embouchure mordant le sol, et tout son réseau d'affluents quête des sources au plus haut du mur. Ça et là, quelques feuilles mortes, noires, brûlées par les jours de neige. La vieille chante dans sa tête, met dans sa mémoire l'alignement des notes."
Au fond d'une vallée reculée du Poitou, la vieille a élu domicile. Elle vit dans une mansarde rudimentaire où les appareils fleurissant dans les chaumières de la ménagère de moins de cinquante ans n'ont pas encore réussi à se frayer un chemin. Elle n'est pas à court d'idées, de compromis lui permettant justement de ne pas avoir recours à ces coques qui dénatureraient le paysage de sa demeure. Elle a ses petites manies bien à elle qui la caractérisent, comme de faire disparaître elle-même les portées de sa chatte en les noyant dans la mare du père André, ou d'égorger dans sa cour le poulet qu'elle va ensuite déguster. La vieille a ses petits tics de langage qui titillent l'oreille. Il faut dire qu'elle a une façon bien à elle de prononcer certaines consonnes, certaines voyelles, de se les approprier en somme. Au ton et aux déformations des palabres qui sortent de sa bouche, le visage de la vieille se contracte et on peut aisément imaginer les rides qui se creusent à la prononciation douloureuse ou accentuée de certains noms impropres à figurer dans un dictionnaire. "Duc"( prononcez "Diurc") c'est le nom du bâtard qu'elle a recueilli le soir de noël alors qu'il se blottissait dans la crèche de l'enfant Jésus. Maintes et maintes fois pourtant, aux quatre coins de la ville haute où elle habite, elle avait déjà croisé son chemin. Par quelques petites tapes du pied, redoublées de quelques onomatopées dont elle a le secret, le chien et son odeur nauséabonde décampaient dans le creux d'un caniveau où se nichait sûrement ce vieux cabot. La vision, ce soir-là, s'imposait à elle, plus obsédante que jamais, elle l'éblouissait par son évidence; le maudit "Diurc", le vagabond impénitent, le corniaud de misère, devait trouver refuge chez elle. Au diable l'avarice, elle prendrait sur ses maigres denrées de quoi nourrir son nouveau compagnon de fortune.
Depuis, elle se vante qu'il s'agit d'un chien prodigieux, capable de réciter la messe en latin.
"Rien n'est fermé dans son discours, bien au contraire tout s'ouvre à la glose. Monsieur de Cruid est un homme de lectures, il a en tête plus d'un ouvrage. Ce sont là ses lunettes, son regard. La culture a-t-elle une autre fin que d'orchestrer une vision, une diction du monde?"
Olivier de Cruid a soixante années bien sonnées. Marquis de par sa condition, linguiste de son état. Il s'agit bien plutôt d'une passion cultivée avec un soin inlassable qu'un gagne-pain à proprement parler. Les rentes et les placements immobiliers lui assurent le confort de ne pas avoir à s'embarrasser d'une besogne qui éprouverait son corps. Sensible aux mélopées de cette multitude d'objets usuels qui l'environnent, aussi bien qu'au gazouillis des oiseaux, au pipeau d'un crapaud, au chuintement d'une chouette, aux croassements lugubres des corbeaux qui survolent sa bâtisse, ou aux murmures de la gartempe qui charrie dans le cours du temps le méli-mélo de la langue d'oc et de la langue d'oïl. Le marquis est nostalgique d'une époque pas si lointaine où le latin n'était pas encore considéré comme le caprice ostentatoire d'un clergé empêtré dans les traditions; la langue morte n'était pas tout à fait jugée comme le petit pêché mignon de lettrés qui bredouillent des paroles incomprises comme d'autres arboreraient un signe distinctif. Lorsque, sans prévenir, la fantaisie vous prenait d'égrener quelques vers composés par Virgile ou par Horace, on ne vous méprisait point comme la plus rétrograde des créatures. La langue, à force de se délier à tout-va ne s'est-elle pas finalement éloignée de sa primitive musicalité, ne finit-elle point par être menacée dans son intégrité et son originelle beauté?
Il se pose des questions, le marquis de Cruid, dans son château ancestral, entouré de traités et d'ouvrages qu'il a jadis rédigés en mémoire d'un temps en voie de disparition.


En dépit des contrastes qui parsèment leur existence, le destin de ces deux personnages conflue vers une même sensibilité à l'écoute de la musique du monde. Fourvoyés dans une solitude, qui seule peut ranimer le pouvoir des voix qui les entourent, la vieille et le marquis filent l'un vers l'autre, suivant des routes déconcertantes dont ils ignorent la convergence.
Jusqu'au terme de ce chassé-croisé hallucinant, le récit se passe amplement des habituelles péripéties qui jalonnent habituellement un roman. Ici, le déploiement de la prose, le pittoresque des situations et la singularité du langage employé suffisent à rendre la lecture passionnante. Lionel-Edouard Martin est un auteur précieux, un chantre qui redonne aux mots leurs lettres de noblesse, en suscitant des mariages mélodieux, déployant à leur suite tout un flot de réminiscences, toutes plus savoureuses les unes que les autres.
En contrepartie, le texte qu'il nous présente, d'une densité étourdissante, nécessite une attention de tous les instants. Les apartés, jouissant d'une érudition omniprésente, mettent en relief telle ou telle association de mots, accentuant ici une prononciation incongrue, ou là, une utilisation obsolète de la langue, remontant parfois à l'étymologie du terme. L'influence de la lecture des poètes latins de l'antiquité est perceptible dans de nombreux passages du texte.

Original, dense, foisonnant d'idées, il s'agit d'un roman salutaire pour les langues vivantes et qui confirme l'orientation singulière du Vampire Actif dans l'univers éditorial français.