mardi 23 février 2010

La taverne reçoit Antonio Werli de Cyclocosmia

Le troisième numéro de Cyclocosmia, consacré à Roberto Bolaño a vu le jour début février. Il était grand temps de s'attarder un peu sur Antonio Werli, qui est l'un des artisans à l'origine de cette revue, minuscule par le tirage, mais d'une Qualité avec un Q majuscule.


Antonio, vous gérez une librairie à Obernai, dirigez l'Assocation Miniscule et la publication de Cyclocosmia, revue d'invention et d'observation, vous êtes aussi traducteur de textes, sans oublier que vous tenez conjointement avec certains de vos acolytes Bartleby, François Monti, G@rp, Pedro Babel( et j'en passe) le site Fric-Frac Club. Dites-moi, quel insecte sommeille en vous, pour dissimuler en son sein autant de cordes?

Oh ! Rien qu'un petit pou, j'imagine. Mais je dois corriger deux trois choses avant d'aller plus loin : je ne suis pas gérant, mais employé depuis presque une dizaine d'années, dans une librairie généraliste d'une petite ville alsacienne, quant à Minuscule et Cyclocosmia, si je tiens un rôle essentiel dans ce projet et que je le fais tenir debout aujourd'hui, il a été monté par une poignée de zozos dont je fais partie, et n'aurait jamais été possible sans cette communauté initiale. Concernant la traduction, c'est essentiellement pour Cyclocosmia que j'ai traduit jusqu'à ce jour (de l'espagnol vers le français), mais c'est une pratique de la lecture et de l'écriture qui me fascine et que j'aimerais approfondir. Je suis d'ailleurs très heureux et ému de ma première publication en tant que traducteur - autant que pour un premier baiser -, dans le numéro 5 de la revue TINA sortie le 20 janvier, un texte avant-gardiste des années 30 d'Hilda Mundy, que je suis allé chercher en Bolivie. Sur le Fric-Frac Club, c'est d'abord une rencontre avec des lecteurs qui partageaient les mêmes affinités littéraires et le même désir de les communiquer, qui s'est muée en une histoire d'amitié (comme pour Cyclo) et qui est motivée par cela. Alors, les choses se font (presque) d'elles-même. Bien sûr, tout cela et plus encore, prend du temps, mais je ne me contrôle plus lorsqu'il s'agit de livre et de littérature, c'est sans doute le pou qui remue dans tous les sens...


Pourriez-vous décrire le parcours qui vous a amené à faire preuve d'autant d'éclectisme?

Quand j'étais gamin je voulais être archéologue ou astronome. Aujourd'hui, j'aime comprendre comment on fait un livre et vers où m'emmène la littérature. Je crois que je réalise mes rêves de gosse en fait. Ensuite, les détails du parcours risquent d'être ennuyeux à entendre... il est jonché de plein de mauvais livres !


A l'heure où les blogs qui parlent de littérature prolifèrent sur le net, qu'est-ce qui démarque le Fric-frac club des autres espaces d'expression de la toile?

Il est pour moi difficile de répondre à cette question pour la simple et bonne raison que la toile est très vaste et qu'on y trouve de tout (ou presque). C'est ce "presque" qui nous intéressait je crois, et continue de nous intéresser. Je pense que la grande spécificité du Fric-Frac Club commence par la sélection de livres dont nous parlons. Pour beaucoup que nous considérons de très grands livres, il n'y a des fois quasiment aucun écho nulle part. Cependant, il s'agit pour moi très humblement de voir se construire une bibliothèque commune, pour laquelle il y a aujourd'hui, je pense, peu d'équivalent sur le net. Par exemple, nos compétences en anglais ou espagnol nous permettent de parler de livres étrangers non-traduits, ce qui est très rare je crois, mais il y a aussi l'attention soutenue portée à certains éditeurs, collections, traducteurs... qui font un travail très cohérent et notable, et qu'il faut relever et encourager. De plus, on essaie à chaque fois d'aller au-delà de la simple émotion de lecture (j'aime/j'aime pas) et de tenter de replacer un livre, mais aussi une lecture personnelle, dans un contexte (parcours de lecture intime, histoire littéraire, thématiques...). Aiguiser notre esprit critique. Il y a une idée de la littérature à défendre derrière tout cela, très certainement. Contre quoi ? Contre l'invisibilité, son premier ennemi.
Plusieurs blogs peuvent faire des choses similaires, mais il n'y en a pas vraiment de communautaire qui rassemble ces caractéristiques (à ma connaissance), et c'est tellement plus ludique à plusieurs ! Bien sûr il y a aussi des sites plus professionnels, des revues, etc., mais on ne peut pas comparer avec l'activité du Club qui est empreint de bien trop de dilettantisme...
Je ne m'avancerai sur rien d'autre car je ne connais pas assez bien la "blogosphère littéraire ou culturelle", je ne suis que très peu de blogs (contrairement à d'autres de mes camarades). C'est à vrai dire surtout aux lecteurs du Fric-Frac Club de juger et répondre à cette question, s'ils considèrent que le Fric-Frac Club se démarque.

La plupart d'entre vous tiennent conjointement un blog personnel (qu'ils ont parfois abandonné après avoir rejoint le FFC). Qu'est-ce qui a permis à une telle coalition littéraire de prendre forme?

D'abord des outils (des blogs et leur référencement efficace sur la toile ont permis de "se trouver", un forum de discussion qui a été aussi un lieu de rencontres : le forum consacré au livre de Danielewski : La maison des feuilles), et un enthousiasme débordant pour des auteurs et des oeuvres que chacun lisait dans son coin sans pouvoir le partager (il y a eu Pynchon au départ, le nom du site est sorti de L'arc-en-ciel de la gravité, d'autres auteurs encore, Bolaño par exemple dont François Monti et moi étions il y a trois ou quatre ans les seuls à de très très rares exceptions près à parler sur le net français, sur blog ou forum). Les rencontres se sont faites petit à petit, puis une espèce de folie impulsive a initié la création d'un blog commun, le premier FFC sur blogspot, et qui s'est mue en histoire d'amitié au long cours et l'élaboration d'une plateforme plus souple et autonome depuis septembre 2009 : la version actuelle du blog au doux nom de www.fricfracclub.com



Revenons-en à Cyclocosmia. Je me demandais les liens que vous opérez pour sélectionner l'auteur observé, l'animal-totem et les mots-clés. Pourriez-vous nous en dire plus?

Nous avons une liste de créatures bizarres que nous augmentons de nos découvertes successives ou d'apports extérieurs. Nous avons une liste d'auteurs qui appartiennent à nos bibliothèques (toujours en mouvement) et que nous considérons. Il y a des critères à respecter pour chacune des listes, et enfin, à chaque numéro, les deux listes se croisent avec une certaine dose de hasard et d'évidence. Les discussions peuvent être longues, ou le choix peut s'imposer de lui-même, ce qui est certain, c'est que la collision opérée entre l'animal et l'écrivain provoque des étincelles symboliques qui nous paraissent à tous trois (Julien Frantz, Julien Schuh et moi) d'une beauté particulière. Lorsqu'on arrive à une jolie gerbe étincelante multicolore, on sait qu'on est fixés, et on prend les trois plus beaux éclats pour faire des mots-clefs. Des fois la recette est un peu improvisée, d'autres suivie à la ligne, on ajoute des épices exotiques ou on change les temps de cuissons... mais il faut aussi que le lecteur trouve ça à sa convenance.
Voilà comment on a fait les trois premiers numéros.


Pour réaliser vos numéros, un appel à contribution est lancé quelques mois avant la sortie du prochain numéro. Quelles qualités recherchez-vous dans les textes que vous insérez à l'ensemble?

Concernant les textes critiques, une excellente maîtrise et connaissance de l'oeuvre de l'écrivain traité et quelques idées originales. Si en plus le traitement peut aussi faire preuve d'originalité, nous sommes comblés. Surtout pas de texte formaté, ce n'est pas une revue universitaire, par exemple. Mais nous avons toutes sortes d'intervenants (universitaires, écrivains, traducteurs, critiques, non-spécialistes, etc.) et ces différentes propositions ou points de vue nous plaisent. C'est à notre avis la meilleure manière de rendre hommage et honneur à ces oeuvres.
Pour les textes de fictions, j'aimerai dire très simplement : une voix, une forme, une histoire mûres et originales. On recherche des évidences, si je peux le dire autrement.

Ne pensez-vous pas que la qualité d'OLNI de Cyclo risque de produire l'effet inverse (repousser) que celui escompté (attiser la curiosité)?

Nous savons que la littérature que nous défendons dans Cyclocosmia, et je parle en premier lieu des auteurs traités dans les dossiers critiques, qui ont une présence tutélaire, ont un lectorat relativement restreint et sont des auteurs qualifiés la plupart du temps de difficiles. La revue est tirée à 500 ex et c'est déjà beaucoup. Même s'il FAUT bien évidemment que la revue tombe par hasard dans la main des lecteurs, il est clair que 80% du lectorat de Cyclo sait à quoi il s'attend (et ce dès le premier numéro... ce n'est pas innocent de notre part d'avoir choisi Pynchon). Par ailleurs, nous admirons de notre côté certains projets éditoriaux sans concession, et il nous semble important de rester intègre sur ce point (comme le sont aussi les écrivains des dossiers) : nous faisons ce que bon nous semble, et il est probable que cela effraie. Ce n'est pas une revue grand public. Nous tentons de faire un travail exigeant, soigné et fourni tant sur le fond que la forme. Cela en intéresse certains, d'autre pas, mais ce qui est sûr, c'est que si nous ne le faisons pas, personne le fait, et c'est encore l'invisibilité qui l'emporte...


Quels sont les projets à venir de l'Association Minuscule?

Lire, écrire, éditer. Et peut-être remuer encore et muer toujours.

11 commentaires:

g@rp a dit…

Alors là, je suis comblé : Cyclocosmia, minuscule, le Fric-Frac Club, les Chums of the club, le forum de La Maison des feuilles, les deux Julien et, last but not least, l'ami Tonio. C'est le THE papier du siècle !
Merci mille fois, Edwood.

(séquence sourire, également : on avait déjà un esc@rgot, voici maintenant... un pou. Quel sera le suivant ? ;-)

edwood a dit…

N'exagérons rien g@rp, je suis juste une petite puce sur la toile, en espérant que je ne me glisserais pas dans l'oreille d'un sourd.

g@rp a dit…

Eh bien voilà : nous avons désormais le pou, la puce et l'esc@rgot.
(ça fait un peu fable, non ?)
A qui le tour ?
Quant à la toile, je reste persuadé que même une petite puce peut faire bouger les choses. Ne serait-ce qu'en suscitant des démangeaisons.
A propos, ne manquez pas le texte traduit par Antonio dans Tina 5 : il vaut largement le détour.
Je persiste à le dire (Tonio le sait) : un traducteur est né, et on en entendra parler.

Antonio a dit…

Merci Edwood pour l'accueil !

Nikola Delescluse a dit…

Très sympathique entretien, Edwood. Merci.

edwood a dit…

g@rp, je ne manquerai pas de zyeuter ce texte traduit par Sir Werli.
En attendant, je tenterai aussi de titiller les lecteurs curieux.

Nikola, je te remercie pour tes encouragements sans cesse renouvelés.
A très bientôt.

Alban Orsini a dit…

Wahou, ça bouge dans la blogosphère: bel entretien!!! Merci pour les échos... ça fait sourire de repenser à l'évocation du forum de la Maison des Feuilles et de ce que c'était à l'époque: nous étions tous si jeunes et si beaux... Merci encore de faire vivre et revivre tout ça...

edwood a dit…

Cela fait plaisir de voir les animateurs de Cyclocosmia prendre part à cet échange.
Alban, certes, bien des choses ont changé(et pas seulement votre physique de Don Juan) depuis votre lecture de La Maison des feuilles, mais celle-ci reste tapie au fond de votre esprit.

edwood a dit…

Nox,
Je vous remercie de ces précisions éclairantes au sujet de la magnifique nouvelle de Guillaume Vissac.
Je n'ai pas lu les Détectives sauvages et n'avais, par conséquent, pas détecté cela.
Une raison supplémentaire de relire Ernesto & Variantes après avoir découvert le livre de Bolaño.
Il y a un vrai souci, et ce dans l'ensemble de la partie création, de coller aux thématiques de l'auteur chilien.
Merci encore de votre passage ici.

g@rp a dit…

Je n'avais pas remarqué ça avant, mais cher Edwood, sur la seconde photo, j'ai l'honneur de vous présenter mon bureau, un morceau de ma main, mais surtout ma pile de Cyclocosmia III.
@alban : nous sommes toujours jeunes et beaux.

edwood a dit…

J'avoue avoir fait un ajout post-publication au billet.
Comme quoi, une photo peut contenir beaucoup. Je l'ai trouvée très représentative de l'univers de Cyclo.
En apparence quelque peu fouillie, mais en réalité présentant une organisation thématique très bien pensée.
On y perçoit aussi le souci de fournir un bel objet.