vendredi 12 février 2010

Travelling sur la nouvelle



La nouvelle est une forme trop peu représentée en librairie. Si certains recueils de nouvelles parviennent à tirer leur épingle du jeu lorsqu' il s'agit de l'oeuvre d'un auteur qui s'est illustré au préalable dans une autre forme littéraire, les nouvelles trainent derrière elles l'image d'une forme marginale, parent pauvre du roman.

Les éditions In-8, quant à elles, ont fait le pari de publier des textes dénués de tout attachement au sein d'un recueil. Pari audacieux, insensé pour certain.. encensé par d'aucuns qui iront découvrir les perles qui se cachent derrière ces textes.

La taverne n'avait pas tari d'éloges pour Le Lecteur d'une certaine Patricia Martin-Desfrennes

En ces pages, j'avais aussi ouvert un coffret fort recélant quelques pièces maîtresses, dégageant une odeur enivrante. Comme ce Romeo y Julieta de Jakuta Alikavazovic, qui s'est illustrée en ce début d'année avec Le Londres-Louxor(dont parle ici par Bartleby).
La nouvelle était comprise dans le coffret Des Plumes et du goudron, risquant de nuire gravement à la santé mentale du lecteur cherchant désespérément à arrêter de fumer. Une idée-cadeau pour le moins judicieuse à destination des fumeurs et lecteurs invétérés.

D'autres nouvelles, d'autres voyages ont été passés sous silence et auraient pourtant mérité bien plus d'une allusion. Je pense notamment à Séraphine la kimboiseuse, une aventure érotique imaginée par le précieux Jacques Abeille et écrite par une main de maître poétique. Elle constitue une mise en bouche délectable au coffret de quatre nouvelles érotiques qui ne serait pas vain d'emporter dans sa malle aux trésors pour un périple à destination d'autres contrées.

L'idée de réunir plusieurs nouvelles de différents auteurs avait bien sûr déjà été exploitée, à d'autres occasions par certaines revues littéraires ou dans le cadre d'anthologies. Cependant, la parution inédite et simultanée de ces nouvelles au sein d'un coffret thématique, constitue une entreprise pour le moins originale qui méritait largement qu'on revienne dessus.

Au vu de la qualité intrinsèque des quatre nouvelles du dernier coffret ayant vu le jour chez In-8, cette mise en avant s'avérait d'autant plus essentielle.
Travelling, comme son nom l'indique, est un coffret composé de nouvelles, qui scrutent la trajectoire de ses personnages, avec un oeil avisé et acéré.
L'une des plus agréables surprises de ce coffret, outre une présentation fort soignée, est l'homogénéité à la fois thématique et qualitative de l'ensemble, ainsi que la rapidité à laquelle on rentre dans le vif du sujet, atout non négligeable pour cette forme littéraire. Chacune des quatre nouvelles m'ont fait passer un excellent moment, dans le train bien souvent, le temps d'un trajet.


Justement, la nouvelle de Claude Chambard, Allée des artistes débute dans un train. Le narrateur revient dans la ville de son enfance.
Le passé a une part prégnante dans les nouvelles que je vais présentées.
"Il était une fois, un long plan, un long travelling, entre deux hommes séparés par le temps."
Cette phrase de l'Allée des artistes aurait, d'ailleurs, pu servir de fil conducteur entre chacune de ces quatre nouvelles.
Le récit va et revient, au fil de la mémoire, explorer les failles du passé du narrateur.
Portraits parallèles, regards croisés entre un ami photographe et l'amateur de cinéma ayant plus d'une passion commune. Contrepoint aussi entre l'immobilité photographique et le mouvement cinématographique, L'Allée des artistes est la voie croisée de la vie incessamment renaissante de l'art et de la mort de ces hommes. Elle s'insère aussi remarquablement dans l'ensemble grâce à une remarquable approche visuelle. Gros plan sur un passage révélateur de l'esprit de la nouvelle:

"Il est simple de rester des heures à regarder la lumière transformer ce qui se trouve de l'autre côté des carreaux de la fenêtre du bureau où l'on travaille. Deux papillons citrons se poursuivent, un peu de vent éparpille des pétales de roses, du soleil et de l'ombre se partagent le terrain, une tourterelle, une araignée tisse sa toile, un moineau friquet sur le faîte du toit de la sacristie, une mouche dans un fond de chablis, de l'air, de l'air, du volume, du détail.
Le ciel d'un bleu tendre s'appuie sur la dentelure des arbres et des toits.
Il est simple, mais épuisant, de rester des heures à regarder par les six carreaux de la fenêtre, des heures à regarder le monde. Le paysage ainsi délimité est sous tension. Le monde tout entier y est contenu. Il se structure, se reproduit, se détruit. Il est autre, produit de lui-même et de son avenir, de la vieille vision et de l'élan du verbe."


La voix de Claude Chambard virevolte de souvenir en souvenir, pour recueillir la vitalité et capturer les images qui s'enfuient.



Frédéric Villar, lui, n'est pas le plus connu des quatre auteurs représentés et pour cause, il n'a commencé à écrire qu'à l'âge de quarante ans. Au regard de Habana, tangente, on peut le regretter.
Ici, à nouveau, c'est un récit à la première personne, fougueux. Un ouvrier ressent de plus en plus d'ennui et de rancune à son travail. Pour les évacuer, il décide de rejouer à sa façon les quatre cent coups(excusez le jeu de mots douteux!) au coeur de la capitale cubaine.
Ses aventures trépidantes rappellent la trajectoire indomptable d'un ballon de rugby, sport si chère à Frédéric Villar. L'humour de cette nouvelle aux couleurs locales n'est pas étranger au plaisir que l'on prend à la lire.





Pour poursuivre l'évocation de ce coffret, revenons à Anne-Marie Garat, connue pour son diptyque romanesque Dans la main du diable(2006)/L'Enfant des ténèbres(2008), tous deux chez Actes Sud.
Le prétexte de La Diagonale du square est comparable à celui de On ne peut pas continuer comme ça, nouvelle saluée dans la taverne.
Il s'agissait alors d'un court-circuitage de la routine par la lenteur des routes de campagne se substituant à la voie rapide.
Dans La diagonale du square, Anne-Marie Garat prend à contre-pied son lecteur en immisçant la surprise dans le raccourci et la hâte du personnage, au carrefour du chemin diagonal et de l'allée orthogonale.

On est ici à revers de ce que disait si bien Milan Kundera dans La Lenteur:
"Le degré de la lenteur est directement proportionnel à l'intensité de la mémoire;le degré de la vitesse est directement proportionnel à l'intensité de l'oubli."

On ne s'attend guère à voir ressurgir le passé dans une telle précipitation. Pourtant, peu à peu, le travelling devient ralenti pour finalement prendre la forme d'instantanés de vie...


"La vie est injuste, et cruelle. Elle vous joue son petit air de ritournelle, juste sa mélodie, au moment le plus sourd, le plus inattentif. Je me souviens mieux du sable grossier, de son gras crissement sous nos souliers semblables, du rythme de nos pas accouplés; mieux des bourrasques glacées qui soulevaient ensemble nos pans d'imperméable et, à chaque passage, du ruisselet avare de la fontaine, déporté par les bourrasques, de sa courbe tremblotante et du ciel gris en plafond sur nos têtes; mieux de tout cela que de tout ce qu'il me raconta."



Les rails, toujours et encore pour clore l'évocation de ce Travelling, avec La voie ferrée en compagnie d' Olivier Deck, qui m'avait déjà marqué au cours d' Une nuit à Madrid, une histoire de double cervantesque dans une taverne espagnole. Olivier Deck avait déjà fait parlé la poudre dans un autre coffret autour du vin, un cru de 2007, intitulé Le vin d'Al-Andalus, sur laquelle il faudra que je me penche prochainement.
Pour la petite histoire, c'est Olivier Deck lui-même qui dirige la collection IN SITU(au coeur de laquelle s'insère Travelling) qui répond de la façon suivante à la question "Quel est le milieu naturel de l'écrivain?".."Celui où se trouve l'écrivain lorsqu'il écrit."

Revenons à nos moutons, à notre cheval plus précisément. Ici, point de cavalcades et autres cascades à la Sergio Leone, on se situe plutôt dans un climat contemplatif.
Gaspar est un homme irréductiblement attaché à une ligne de chemin de fer tombée en friche.
Il faut dire que cette voie ferrée, c'est toute l'histoire du pays, de sa lignée familiale.
Assister à la ruine de celle-ci déterre les souvenirs d'autres disparitions amoncelées. C'est en quelque sorte aussi le présage d'une mort annoncée. Pour la sauver de l'abandon, il parcourt les terres désertiques et recouvertes par la neige, s'efforçant de remettre en état ce qui peut encore l'être.
Derrière cette lente marche hivernale, on aperçoit brièvement la tragédie qui se noue:
"Des fois, vaut mieux pas savoir, t'as de la chance, dans ton malheur. Si on m'avait donné le choix, peut-être que j'aurais choisi d'être un cheval. T'as jamais l'air malheureux, toi. Même là, en allant au couteau, t'as pas l'air malheureux."
Le cheval de Gaspar, représente à ses yeux bien plus qu'une bête de somme, c'est son confident, l'un des derniers rescapés d'une époque en voie de disparition. Il est indissociable de cette courte nouvelle, mise en scène comme un court-métrage grâce à l' écriture d'Olivier Deck, alerte et concise à la fois qui parcourt les paysages avec un redoutable sens pittoresque. L'abandon se ressent à chaque instant.
Cependant, la profondeur qui se cache en amont du récit permet à cette oeuvre de distiller une puissance émotionnelle, ainsi qu'une morale lourde de sens, qui la hissent bien au-delà de la forme courte.

Grâce à ce coffret "Travelling" que nous offre In-8 comblant, dans le même temps les espérances des amateurs de cinéma et des lecteurs, la forme nouvelle se trouve consacrée à sa juste valeur.


2 commentaires:

g@rp a dit…

Non, je n'ai pas lu ce papier.
Non, je n'ai pas lu ce papier.
Mon cochon-tirelire m'en voudrait à mort, si je l'avais lu.
Blague à part, cher Edwood, nous devrions procéder à un test ADN : vous parlez de Pont de l'Alma, et j'arrive quelques jours après sur le même roman.
Vous évoquez les nouvelles...et c'est précisément le sujet que j'avais en tête après la lecture de "Conteurs, menteurs" de Leonard Michaels.
Serions-nous parents, ou s'agit-il d'une... coïncidence ?
Seul le test ADN le dira.
Blague à part : je suis d'accord avec vous, ô combien. Il est grand temps de réhabiliter les recueils de nouvelles en tant que "première œuvre". Ce parent pauvre-là est bien souvent plus riche que nombre de premiers romans.

Christophe a dit…

Cher g@rp,
Ravi de vous retrouver en ces lieux.
Indéniablement, notre parcours de lecteur se ressemble ces derniers temps et pourtant, je n'en vois pas la raison.

La nouvelle permet de pénétrer un univers sans préambule et s'accommode particulièrement bien au temps toujours plus réduit que bon nombre de lecteurs consacrent à la lecture.
Les raisons ne manquent pas pour séduire.
Et pourtant...

J'attends avec une impatience non feinte votre rapport d'ADN..euh, votre rapport au sujet de cette oeuvre de Leonard Michaels.