vendredi 20 mars 2009

La tombe du tisserand , macabre fantaisie

Benoît Virot a choisi la date du 19 mars et un associé explosif, Frédéric Martin(de Viviane Hamy) pour donner un nouvel élan à sa maison d'éditions.
Nouveau logo, refonte du site internet et surtout nouveau diffuseur, Seuil-diffusions.
Pour accompagner cette réjouissante nouvelle, les éditions Attila nous offrent pas moins de trois nouvelles oeuvres, fraîchement défrichées, Fuck America de l'Allemand Edgar Hilsenrath, Le rapetissement du Treehorn de l'Américaine Florence Parry Heide, et La tombe du tisserand de l'Irlandais Seumas O'Kelly. C'est à cette dernière que je vais m'intéresser présentement.

La vie de Seumas O'Kelly fut brève et riche, à l'image de son oeuvre. Elle fut soudainement interrompue par un assassinat, en 1918, dans le journal indépendantiste qu'il dirigeait.
Il demeure l'auteur des recueils de nouvelles By the stream of Kilmeen, Waysiders et ainsi que des romans HillsidersThe Lady of Deerpark, Wetclay et La tombe du tisserand, sous-titrée, une histoire de vieux hommes. Il s'agit d'une oeuvre posthume(1919) considérée comme sa pièce maitresse, la seule de ses oeuvres à avoir vu le jour en langue française jusqu'à présent.

Nous sommes en Irlande à une époque où la tradition orale prédomine encore.

"Le simple fait d'être enterré à Cloon na Morav valait en soit une épitaphe."

Pour rien au monde, Mortimer Hehir, digne héritier du métier de tisserand de père en fils, n'aurait été privé du privilège d'être enterré au cimetière ruiné de Cloon na Morav, aux côtés de ses ancêtres.
Pourtant, à vue d'oeil, la situation du cimetière, récemment construit dans la région, présente un visage bien plus reluisant que ce dernier. Ici, du lichen qui enserre les clôtures murales, aux herbes folles qui pullulent, en passant par les pierres tombales fragmentées et leurs inscriptions effacées, tout semble témoigner du délabrement du champ des morts.

Pour satisfaire la volonté du défunt et pallier à l'absence de documents permettant de mettre le doigt sur le lieu tant convoité, deux vieillards chancelants, paraissant aussi usés que le décor qui les entoure, vont tenter de déterminer l'emplacement précis de la tombe de la lignée des tisserands. Meehaul Linskey est un cloutier à la vue perçante, et aux doigts crochus qui semblent vouloir se saisir de ce vers quoi ils tendent. Cahir Bowes, lui, est un casseur de pierres, seulement soutenu debout par sa canne. Entre eux, une joute verbale acerbe va prendre place, dirait-on davantage pour enterrer l'honneur de l'autre que pour l'intérêt de la dépouille du défunt. Des anecdotes, qu'on croyait à jamais enfouies au fin fond de l'histoire, sont ressuscitées afin de défendre bec et ongles leurs positions respectives. Après tout, leurs souvenirs ne sont-ils pas leur seul patrimoine qui subsiste à l'orée de leur dernière heure?
Les deux jumeaux fossoyeurs sont, eux, relégués aux rôles de figurants dépités par la tournure désespérante des événements. La veuve,de son côté, n'apparaît, dans un premier temps du moins, que comme un fantôme, censé rappeler les circonstances de cette entreprise macabre.

Même si la première partie laisse envisager un dialogue de sourds théâtral, au fur et à mesure, l'oeuvre s'enrichit sensiblement, en instaurant une réflexion sur l'évanescence de la vie, la mémoire et la vanité de l'homme. Que restera-t-il de nous quand sonnera le glas? Une malheureuse dépouille abandonnée dans un trou impossible à identifier, un corps décomposé tout juste bon à servir d'engrais à un arbre imaginaire, des souvenirs falsifiés par les années?

Je dois dire que j'ai trouvé cette oeuvre assez délicieuse. L'absurdité de la situation de fond du récit est particulièrement propice au fou rire. Ce récit est d'autant plus atypique qu'il s'intéresse à des figures inhabituelles de la littérature, sous un aspect tragi-burlesque subtilement dosé. Enfin, pas le moindre des atouts, est le talent de conteur de Seumas O'Kelly. Ce dernier détient un redoutable sens pittoresque du détail qui convient à merveille à cette légende celtique.
Un vrai régal!


4 commentaires:

Anne-Sophie a dit…

Merci pour ton lien. Moi aussi j'attends d'avoir lu ce roman(que je lirai après Fuck America) avant de jeter un oeil sur ton billet.
Dommage que tu ne sois pas à Paris car Dimanche la maison Attila organise une séance de découverte à la Madeleine.

edwood a dit…

Je t'en prie Anne-Sophie.
A qui le dis-tu? Comme j'envie les Parisiens au niveau culturel. Enfin, comme diraient certains, on ne peut pas tout avoir! Je compte sur toi pour me faire un compte-rendu alors...

J'apprécie beaucoup Attila, une espèce de maison d'éditions atypique dans le microcosme littéraire.

Nikola... a dit…

Cher Edwood,
j'ai achevé aujourd'hui ma lecture du Tombeau du tisserand, petite oeuvre admirable de finesse, d'humour et de tragique. Décidément, c'est encore un beau cadeau des éditions Attila. Je n'avais jamais ouï parler de ce Seumas O'Kelly, mais c'est un digne représentant de la littérature irlandaise, que je rangerais auprès de Flann O'Brien, qui comme lui sait mêler l'humour le plus sombre au grotesque le plus étrange.
Nikola...

edwood a dit…

Cher Nikola,
Oui, cette tombe m'a également beaucoup séduit. L'humour de l'oeuvre contribue fortement à l'aura dont jouit l'oeuvre.
J'attends ta chronique paludéenne, contre vents et marées.

Merci de citer cet Flann O'Brien que je ne connaissais point. Je vais m'y intéresser de plus près.