vendredi 6 mars 2009

Mémoires d'outre-tombe: Pedro Páramo de Juan Rulfo


Le Mexique sera à l'honneur du prochain salon du livre de Paris, du 13 au 18 mars. Cela tombe plutôt bien puisque j'aimerais évoquer un auteur mexicain, Juan Rulfo. De son nom complet Juan Nepomuceno Carlos Pérez Rulfo Vizcaíno, né en 1917, il a été profondément touché par les nombreux assassinats qui ont frappé les membres de sa famille, dont son père (en 1923). Il se retrouve vite orphelin.
L'oeuvre de ce dernier est très lapidaire, puisqu'elle se résume essentiellement en un recueil de nouvelles de 1953, Le Llano en flammes, un livre de textes sur le cinéma en 1980, Le Coq d'or, un livre de photographies l'année suivante(Inframundo) et surtout un roman remarquable, Pedro Páramo datant de 1955. D'abord négligé, il a, avec le temps, gagné une réputation d'oeuvre majeure de la littérature sud-américaine. Le grand Borges dira même que "Pedro Páramo est un des meilleurs romans de littérature hispanique, et même de la littérature" et un certain Tahar Ben Jalloun que:
"Pedro Páramo est pour moi un livre alumette. Une espèce d'objet magique, car Juan Rulfo a tout dit en si peu de pages. Je me suis très rarement trouvé face à une telle densité."
Certes, il s'agit d'un roman court mais chaque phrase renferme une profondeur insondable qui marquera de son empreinte l'esprit du lecteur, bien longtemps après qu'il en ait refermé les pages. Un chef-d'oeuvre, sans aucun doute, même si je n'aime pas accorder ce statut à tout-va.

Alors qu'elle vit ses derniers moments sur son lit de mort à Sayula(village natal de Juan Rulfo) Dolores demande à son fils de se rendre à Comala pour retrouver son mari, et lui exiger son dû, seulement son dû, sans que l'on sache précisément de quoi il s'agit. Le lecteur vient à peine de tourner une page et Juan Preciado est déjà en route pour Comala, ce village âpre et désert.
En effet, Juan Rulfo aime aller à l'essentiel, en parsemant son roman d'ellipses mystérieuses. Cela ne veut pas dire pour autant qu'il survole les événements. Au contraire, il se plaît à laisser le lecteur imaginer les liens qui unissent les différents récits pour y revenir plus tard sous un angle nouveau, qui lui permettra de mieux cerner l'histoire. Le plus grand nombre des témoignages ne prennent tout leur sens que rétrospectivement. Ainsi, on se demande dans un premier temps, quel rôle joue cet Abundio qui accompagne Juan au début, dans le village de Comala, qui est cette Susana dont est épris un autre personnage dont on ignore à ce moment de qui il s'agit.
"Je me suis aussitôt redressé parce qu'il m'avait semblé l'entendre tout près de mon oreille; peut-être avait-elle retenti dans la rue, mais je l'avais entendue résonner ici, comme engluée aux murs de ma chambre. Quand je suis sorti de mon engourdissement, tout était calme, il n'y avait que la vermoulure qui tombait des poutres et la voix du silence."

Dans le texte ou dans l'histoire à proprement parler, le silence alimente la résurrection des défunts. Ce sont eux qui mènent la danse au sein de ce village-fantôme. Ils glissent à l'oreille du voyageur des histoires qui font froid dans le dos. Les récits renferment des échos qui appellent, sans logique chronologique, d'autres souvenirs à leur suite. Comme pour mieux intriguer le lecteur et créer une sorte d'aura , Juan Rulfo s'attarde en premier lieu aux hommes et femmes qui ont joué un rôle dans la vie du personnage mythique.
C'est lentement que la lumière se fait sur les parts d'ombre de sa double vie de dom juan invétéré et propriétaire terrien cupide, prêt à toutes les perfidies pour s'enrichir. Il incarne l'immoralité qui semble dominer dans ces terres arides(páramo signifiant "étendue désertique").
Le père Rentería, lui, incarne le contre-poids sacré, le rédempteur potentiel. Cependant, il demeure dans l'incapacité d'absoudre les pêchés de ces habitants, condamnés à errer ici-bas, preuve de leur pénitence éternelle. La religiosité est présente dans le texte et dans l'atmosphère de ce village qui s'apparente à une fournaise. Ce n'est pas anodin s'il signifie " le lieu sur les braises". Le volcan fuego de Comala n'est pas très loin géographiquement, au même titre que l'enfer dans la têtes de ces errants. Si les personnages contemplent si souvent le ciel, c'est aussi pour tenter d'y déceler des signes de la providence, ou simplement car ils espèrent y trouver une place au côté du tout-puissant. Au Mexique, dans les villages reculés, au-delà de la religion catholique, les religions ancestrales ont laissé des marques dans les esprits. Dans ce pays, les morts ont autant d'importance que les vivants; il n'y a pas de séparation entre le monde des uns et celui des autres. Ils vivent main dans la main. Il n'est pas négligeable d'avoir cette idée en tête pour aborder ce livre hors du commun.

Grâce à sa puissance, son invention narrative, son ambiance si étrange et sa poésie, Pedro Páramo mérite largement une place au Panthéon de la littérature. Il m'a beaucoup rappelé l'excellent recueil de nouvelles de Julian Rios, Cortège des ombres. Incontestablement, il fait partie des oeuvres qui méritent une relecture sous un angle nouveau.

A noter également que Pedro Páramo a bénéficié jusqu'à présent de trois adaptations cinématographiques, en 1981( réalisée par Salvador Sánchez), en 1978(José Bolaños) et surtout celle de Carlos Velo(en 1967). Hélas, les informations se font rares au sujet de ces dernières. Mateo Gil prépare une autre adaptation de l'oeuvre de Juan Rulfo(avec Gael Bernal) pour cette année.



7 commentaires:

Nikola a dit…

Cher Edwood,
ce livre me tient tellement à coeur que je redoutais un peu de lire une critique sur lui. Mais c'était sans compter sur ta sensibilité et la limpidité de ta prose. Merci de cette belle chronique. J'ai terminé de mon côté ce fameux Coq d'or que tu mentionnes et que je présenterai vendredi prochain dans Paludes, salon du livre de Paris oblige.
Amicalement,
Nikola...

edwood a dit…

Nikola,
Je ne savais point que ce livre te tenait tant à coeur. Pour ma part, j'ai été vraiment subjugué, comme tu as pu le voir. Ce livre m'a fait songé à une sorte de rêve liquide.

Connais-tu le recueil de nouvelle que je mentionne, Cortège des ombres, de Julián Ríos(que j'ai évoqué dans la taverne ici même au mois d'octobre)?
Si ce n'est pas le cas, je te le recommande vivement.

cathe a dit…

J'ai été enthousiasmée par "Le llano en flames" et ton billet me confirme la valeur de son autre livre :-)

edwood a dit…

Le llano en flammes, je compte le lire très bientôt.
Si tu ne l'as pas encore fait, tu peux te jeter sur ce merveilleux roman.

Malice a dit…

Je viens de lire ce grand classique Pedro Paramo. Quel choc ! Une lecture pas facile c'est sûr , Mais fascinant, envoutant qui c'est hanté le lecteur !

Malice a dit…

qui sait hanté (désolé !)

edwood a dit…

Bienvenue Malice dans la taverne!
La difficulté d'accès de ce roman est largement compensée à mes yeux par le degré d'immersion et d'évasion qu'il procure au lecteur.