dimanche 26 décembre 2010

Bartleby nous dévoile son univers



Eric Bonnargent a accepté en cette fin d'année de se confier à la taverne à propos de l'interruption de son blog Bartleby Les yeux ouverts, de ses nouveaux projets, et d'aborder également quelques questions gravitant autour de la littérature et la blogosphère.
Merci à lui de s'être prêté au jeu si spontanément.

  • Qu'est-ce qui motive ta décision de mettre un terme à ton blog à la fin de l'année, et de ne plus collaborer au Fric Frac club ?
Pour le FFC, c’est un peu long et pas très intéressant. Disons que je n’avais de contact qu’avec deux ou trois membres et que je ne me suis donc jamais senti à ma place dans ce collectif. Ma personnalité ne s’accordait pas avec celle des autres, de certains en particulier. La scission est devenue irrémédiable après l’entretien que François Monti et moi-même avons réalisé avec Juan Asensio, entretien que le FFC, pour des raisons obscures sur lesquelles je me suis déjà expliqué, a refusé de publier (François Monti étant pourtant l’un des fondateurs du FFC). C’était la première fois qu’un veto était posé sur le texte de l’un d’entre nous. Quoi qu’il en soit, je suis toujours un lecteur du FFC qui est sans aucun doute l’un des meilleurs blogs littéraires disponibles sur le net.
En ce qui concerne mon blog, il aura duré trois ans et demi. Il fermera le 09 janvier, les textes seront disponibles quelques jours puis il disparaîtra totalement. Je publie deux articles par semaine et cela devient trop contraignant. Les lecteurs ne s’en rendent pas compte, mais c’est beaucoup, beaucoup de travail et j’ai des envies d’autre chose. C’est pourtant un peu difficile de disparaître brutalement et c’est pourquoi, le 09 janvier au soir, débutera une nouvelle aventure en collaboration avec Marc Villemain( dont le prochain roman sortira au printemps chez Quidam). Nous voulons consacrer tous les deux moins de temps à nos blogs personnels, d’où l’idée d’en créer un ensemble. La plupart du temps, nous ne parlerons pas des mêmes livres et, lorsque nous le ferons, ce sera à partir de points de vue différents, mais complémentaires. Je crois qu’il s’agira d’une belle aventure car, contrairement à ce qui s’est passé avec le FFC, nous sommes réellement amis et savons qu’entre nous il n’y aura ni problèmes d’ego ni mesquineries d’aucune sorte.
  • Peux-tu me parler de tes activités autour du livre dont, malgré notre intimité certaines d'entre elles me sont encore inconnues ?
Ne t’inquiète pas, je ne dévoilerai rien à propos de notre intimité…
Mon activité principale reste donc pour quelques semaines encore mon blog. Je collabore aussi au Magazine des Livres pour lequel j’écris quelques chroniques et réalise des entretiens avec des écrivains français ou étrangers. Dans le dernier numéro, par exemple, je m’entretiens avec Éric Pessan à propos d’Incident de personne, mais aussi avec Horacio Castellanos Moya au sujet d’Effondrement.
Mais ce qui, actuellement m’occupe le plus, est la finalisation de mon livre qui sortira au printemps prochain aux Éditions du Vampire Actif. Il s’agit d’un essai intitulé Petit traité de littérature décalée. Ce livre est construit autour de chroniques pour la plupart déjà publiées sur mon blog (avec aussi des inédits), mais réécrites pour l’occasion. L’atopia, c’est-à-dire le décalage que certains personnages peuvent ressentir avec la réalité quotidienne, était le fil conducteur (pas toujours respecté) de mon blog. Ce décalage naît d’une prise de conscience aiguë de sa propre individualité et entraîne un mal-être pouvant se manifester sous différentes formes : notamment, la dépression, la marginalité, la perte de contrôle, la disparition, voire le suicide. Mon livre a pour objet de présenter cette notion et d’offrir un panorama sur la littérature mondiale en parlant, autrement, je l’espère, de textes assez connus et de livres qui, injustement, le sont beaucoup moins. Styron, Moravia, McCarthy ou Borges côtoient Marechera, Mallard, Liscano ou Solstad.



  • Est-ce que le décalage dont tu parles, cette notion d'atopia que tu t'efforces de mettre en valeur, ne s'oppose-t-elle pas au nom de ton blog, qui mettrait davantage en lumière une sorte de révélation?
Non pas du tout, bien au contraire. L’un des chapitres de ce livre sera d’ailleurs consacré au syndrome Bartleby que Vila-Matas définit dans Bartleby et Cie comme une « attirance envers le néant, qui fait que certains créateurs, en dépit (ou peut-être précisément à cause) d’un haut niveau d’exigence littéraire, ne parviennent jamais à écrire ; ou bien écrivent un ou deux livres avant de renoncer à l’écriture ; ou encore, après avoir mis sans difficulté une œuvre en chantier, se trouvent un jour littéralement paralysés à jamais ». Le syndrome Bartleby est la manière dont certains écrivains ressentent cette atopia, ce sentiment d’étrangeté vis-à-vis de leur activité, l’écriture. Ma fascination pour le bartlebysme est l’un des points de départs de mon blog. Je n’ai jamais eu la moindre prétention messianique, j’avais simplement envie de parler de la difficulté à être, dans l’écriture et dans l’existence.
  • Cette démarche de compilateur ne risque-t-elle pas dans le même temps de frustrer les fervents lecteurs de ton blog qui sont déjà familiers des articles qui y sont présentés, et laisser de marbre ceux qui ne sont pas lecteurs de ton blog?
Je ne crois pas que ce livre puisse être frustrant et cela pour plusieurs raisons. Tout d’abord, une raison matérielle : lorsque le livre aura paru, le blog n’existera plus du tout et les articles qui y ont été publiés ne seront donc plus disponibles. Ne seront republiés sur le nouveau blog que les articles ne figurant pas dans le livre. Ensuite, quand bien même mes lecteurs connaîtraient par cœur mes articles, et je n’en doute pas !, ceux-ci ont été pour la plupart réécrits. De plus, certaines critiques sont inédites. Enfin, le Petit traité de littérature décalée n’est pas une simple compilation. Les critiques sont encadrées par deux textes dans lesquels j’explique en quoi consiste précisément cette notion d’atopia et de quelle façon elle se retrouve au centre de tous les grands chefs-d’œuvre de la littérature.
  • Comment envisages-tu la prolifération de blogs traitant de littérature ?
Tout dépend de quel type de blog on parle. Je distingue les blogs littéraires des blogs de lecture. Je précise que distinguer ne veut pas dire hiérarchiser ou mépriser. Les blogs de lecture, il est vrai, prolifèrent. Un blog de lecture est un blog qui propose le résumé d’un livre et en donne un avis subjectif. En gros, il s’agit pour le blogueur de dire s’il a aimé ou non tel ou tel livre. Il y en a de très bien faits, comme Biblioblog, par exemple.
Les blogs littéraires, eux, tentent d’analyser un livre de manière plus littéraire, en parlant du style, des thèmes, de la place de ce livre dans l’histoire de la littérature. Il y en a de très bons. Seule cette démarche m’intéresse et s’il m’arrive de jeter un coup d’œil sur quelques blogs de lecture, je ne lis régulièrement que les blogs littéraires. Ceux-ci, parce qu’ils sont plus exigeants, ne prolifèrent pas et, pour cela même, leur public est souvent plus restreint que celui des blogs de lecture. Les commentaires sont aussi plus rares parce que les blogs de lecture sont souvent des salons où l’on vient bavarder et donner son avis.
  • A tes yeux, qu'est-ce qui définit une oeuvre convaincante ?
Il est impossible de répondre à cette question en quelques lignes… La question est inépuisable, mais je dirais, pour faire simple, qu’une œuvre est convaincante lorsque son auteur a quelque chose à dire et a une manière singulière de le dire. Il y a trop de livres indigents, aussi bien au niveau du style que des idées. Steiner écrivait quelque part : « L’artiste, le penseur exceptionnels donnent une nouvelle lecture de l’être. » Un livre me convainc lorsqu’il offre une nouvelle lecture de l’être.
  • Quel est le dernier livre que tu n'as pu finir ?
Il faut que je réfléchisse… J’essaie toujours d’aller au bout d’un livre. Je me souviens, du coup, du premier livre que je n’ai pas fini, il s’agissait des Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir. En ce qui concerne le dernier, j’hésite entre Le Sport et un passe-temps de Salter et ce roman que tout le monde aime tant, La Ville absente de Piglia. Le premier m’a profondément ennuyé, le second profondément agacé. Il faut dire que j’ai du mal avec le postmodernisme. Ce toujours les mêmes recettes à l’œuvre et c’est pénible : un peu d’histoire, un peu de science, des personnages réels qui intègrent la fiction, des récits qui se multiplient, etc. Le contenu change à chaque fois, mais la forme est toujours la même.
  • Quelles sont les opportunités offertes par les blogs que n'offrent pas d'autres médias ?
Le blog offre la possibilité à n’importe qui de s’exprimer sur n’importe quel sujet. L’inconvénient, et le domaine littéraire n’échappe pas à la règle, est que c’est bien souvent pour dire n’importe quoi n’importe comment. L’avantage est que cela permet à de vrais lecteurs de parler de littérature et plus particulièrement d’une littérature dont les médias traditionnels ne parlent pas ou peu. Il y a quelques années, seuls les blogs parlaient de Roberto Bolaño, de William Vollmann, etc. Ces lecteurs, souvent bien plus doués et cultivés que des journalistes professionnels, n’auraient jamais eu l’occasion de s’exprimer sans cette plate-forme qu’est le blog.


  • Quelle est ta dernière lecture influencée par un blog ?
Je ne m’en souviens pas, mais il m’arrive souvent d’acheter des livres en fonction de mes lectures sur la bouquinosphère. Sur ma table, il y a, par exemple, Edgar Hilsenrath et il y aura bientôt Gabrielle Wittkop.
  • Sacrés voyages en perspective, très différents l'un de l'autre. Et par un magazine littéraire ?
Je ne lis plus aucun magazine littéraire,… Il y est trop souvent question des mêmes livres, encensés de la même façon, démolis de la même façon et les articles, format oblige, ne sont généralement pas assez fouillés et ne disent, par conséquent, rien d’intéressant…
  • Comment vois-tu l'arrivée du "livre virtuel" et la menace qu'il représente pour le livre sous sa forme "classique" ?
Je ne la vois pas… Un livre virtuel n’a pour moi rien d’un livre. Il est possible que le phénomène prenne de l’ampleur, je ne sais pas, mais je n’y crois pas. Si, malgré tout, cela s’avérait être le cas, je serai terriblement malheureux. Tout d’abord, je ne supporte pas de lire sur un écran. Ensuite, j’aime l’objet-livre. J’aime les différents formats. J’aime le travail bien fait de certains éditeurs. Un livre a un poids, une odeur, une texture. Toucher du papier est une sensation très agréable. Au toucher, je suis capable de reconnaître certains éditeurs. Même le bruit que fait une page qui se tourne est agréable. J’aime le mince crissement que fait mon crayon sur le papier lorsque je souligne des passages ou écris des commentaires. Ma relation au livre est charnelle. Le livre numérique est désincarné, il n’est qu’une abstraction. La lecture numérique, c’est finalement un peu comme le cybersexe ; cela peut être pratique, mais il manque l’essentiel.

16 commentaires:

François Monti a dit…

Je ne comprends pas la dernière question. La "menace"?
C'est le livre ou l'e-book? Seule possibilité?
Je pense qu'il n'y a déjà plus de point d'interrogation à accoler au succès de l'e-book. Ceci dit, le livre sera toujours là. Personne, à part les prophètes of doom un peu bigleux qui pullulent malheureusement dans le domaine des "experts" en technologie, ne pense que le livre est en "danger".
Allez faire un tour dans n'importe quelle FNAC histoire de voir le nombre de 33 tours qu'on y trouve... Et je ne crois pas un seul instant que le livre connaîtra l'éclipse de 10 ans que le vinyle a connu.

andré a dit…

Cher Eric,

Tout ça est bien juste et bien beau (avec des nuances, différences d'appréciation, divergences même - de tous connues d'ailleurs), mais quand tu affirme ne pas priser le postmodernisme, là j'explose!
Pour nous limiter à ceux-là, presque tous les écrivains hispanophones que tu (nous) aimes (aimons), les Vila-Matas,Casas Ros, Fresan, Bolaño lui-même ( et Borges sans doute si le terme avait été inventé un peu avant...) sont, peu ou prou, des postmodernes, encore qu'il s'agisse (seule concession que je vais te faire) d'une catégorie qui n'a jamais été définie avec la rigueur nécessaire...

Anne-Françoise a dit…

Message d'une humble voyageuse à deux traceurs de pistes... Merci, Ed, de nous offrir cet entretien avec Eric, à qui tu donnes la possibilité de s'exprimer avec son intelligence et sa générosité habituelles. Je suis triste que mon rendez-vous bi-hebdomadaire avec BLYO prenne fin si vite : Eric, ton site est depuis le début une référence pour moi, un modèle aussi... Merci pour tous ces beaux partages et pour la gentillesse avec laquelle tu dispenses tes précieux conseils et ton soutien sans faille. Mais je me réjouis de te retrouver avec Marc Villemain - j'augure de belles choses de cette collaboration qui s'annonce extrêmement intéressante et réjouissante. Je ne sais si le Doge m'y autorise, mais je vous bise tous les deux - ou les trois, je ne sais plus.

Bartleby a dit…

@ François : La question de Christophe était provocatrice. Je crois que tu as raison : le livre numérique cohabitera avec le livre papier. Néanmoins, j'espère que la proportion de livres papier dans les librairie sera supérieure à celle des 33 tours chez les disquaires.
@ André : Aucun des auteurs que tu cites ne correspond à la définition que je donne du postmodernisme. S'ils sont postmodernes, c'est en un autre sens.
@ AFK : Merci... Mais bon, ça continuera, autrement, mais ça continuera...

cjeanney a dit…

juste en passant, m'a toujours étonnée la "fatigue supposée de lecture sur écran qui ferait qu'on se balade sur facebook, tweeter ou autres blogs sans lire, donc.
(et puis écran d'ordi et liseuse pas même matière)

François Monti a dit…

Disons que le sort du 33t, c'est le "pire" qui puisse attendre le livre: niche pour collectionneurs et fanatiques. Par contre, les éditeurs et les intermédiaires vont devoir s'adapter et ils semblent encore moins bien préparés que le monde du ciné ou de la musique...
Pour le postmodernisme, bien que, contrairement à André, je n'y mette pas Bolaño, tu en présentes une définition ad hoc visant à rejeter des livres que tu n'aimes pas; ce n'est pas une définition "sérieuse". D'ailleurs, le livre de Piglia ne s'y reconnaitrait pas.

marsupilamima a dit…

C'est un peu bizarre de dire qu'on n'aime pas lire sur écran aux lecteurs d'un blog. Quant au livre en danger, cela tient plus aux lecteurs qu'au support.
Et c'est logique d'arrêter un blog si on n'y trouve plus de satisfaction, vu effectivement le travail que cela demande. Donc à plus tard dan la vie, autrement....

alain giorgetti a dit…

Ah merde ! je croyais que c'était fini pour de bon moi... Mais non alors ! Dommage, j'aime les périodes de deuil, propices à la promenade et à la méditation...

Pour le reste, que dire... Merci M'sieur ! Et puis c'est amusant tout de même de constater -dans le vrai-faux débat livre numérique Vs livre papier-, qu'untel blog incarne bientôt ses pixels dans la chair blanche du livre(ailleurs un Eric Pessan ne fait-il pas livre de ses twitts ?)

L'objet capable de "vaincre" l'ergonomie neuromanuelle du livre en ses trois dimensions, n'est pas encore né.

Bon vent les p'tits gars ! Souquez ferme.

A. G

Bartleby a dit…

@ Christine et Martine : Le paradoxe n'est qu'apparent. Lire un article est une chose, lire un livre en est une autre. Tout le monde lit sur internet, des blogs, des sites, de l'information, etc. Passer des heures sur un écran, concentré, c'est tout autre chose.

@ François : Ma définition est bricolée : elle correspond à un genre que j'appelle postmoderne, mais peut-être s'agit-il d'une sous-catégorie. Sérieuse ou pas, elle permet de réunir un tas d'auteurs qui font tous la même chose en racontant des histoires différentes. J'ai bricolé cette définition car je n'ai jamais trouvé une définition simple. Si tu en as une... Parce qu'il y a d'autres sous-catégories, c'est sûr. Le dernier Coover s'inscrit dans une autre manière de faire : un long délire verbal, très beau, très bien construit et un livre qui pourrait se terminer 50 pages avant la fin ou 150 après, sans que cela change quoi que ce soit. Entre les deux, peut-être un point commun : des personnages sans psychologie ? Je ne sais pas...

juliette mézenc a dit…

l'essentiel dans le sexe c'est le sexe, l'essentiel dans le texte c'est le texte (sans compter les objets littéraires numériques à venir qui n'auront pas leurs équivalents papier). Nous en tout cas, sur papier, liseuse ou ipad (on s'en fout pourvu qu'on ait l'ivresse) on suivra tes critiques

edwood a dit…

Puisque les réactions précédentes ont été suscitées par deux questions en particulier, je me permets de revenir sur celles-ci.

Concernant l'existence du postmodernisme en littérature, Bartleby en parle comme d'une création personnelle et bricolée à partir de points communs reconnus au sein d'un certain nombre d'oeuvres. Il définit ce "courant" de la sorte:
"un peu d’histoire, un peu de science, des personnages réels qui intègrent la fiction, des récits qui se multiplient."
Certes, on peut sans sourciller identifier Ricardo Piglia, Julián Ríos, ou David Toscana dans ce moule, mais pourquoi pas aussi des auteurs aussi divers que Paulo Coelho, Reinhard Jirgl, ou Bernard Werber pour ne citer qu'eux. Si Eric n'a pas apprécié les trois premiers cités, c'est tout à fait compréhensible. Cependant, faire l'amalgame entre ces différentes plumes qui seraient tentés d'élaborer tous plus ou moins le même livre, je trouve cela autrement plus osé de sa part. Concernant La Ville absente, n'oublions pas qu'il déclare n'avoir pas été au terme du livre, et j'avoue que la clé de son incompréhension se situe peut-être sur cette suspension;).
Nous ne sommes pas d'accord mais c'est aussi cela qui fait la richesse des oeuvres, savoir, en somme engendrer des réactions fortes et contradictoires, bousculer en quelque sorte.

edwood a dit…

Pour en revenir à la "menace" éventuelle du livre virtuel qui pèse sur le livre sous sa forme traditionnelle, en tant qu'irréductible défenseur de ce dernier, je ne saurais envisager la disparition du format ancestral. Pourtant, je trouve quelque peu présomptueux de nier le poids que l'ebook et ses variations ont pris au cours de ses dernières années. Ce serait un peu le même principe que s'obstiner à prouver par A+B que les grandes surfaces ou les sites de vente par correspondance, ne menacent pas, d'une façon ou d'une autre, le sort des librairies indépendantes.
Quant à déclarer que découvrir un texte sur un écran tactile donne accès au même plaisir que la lecture palpable, permettez-moi Juliette d'en douter. Puisque vous faites allusion au sexe, je ne me reculerai pas devant l'image érotique de l'incomparable épanouissement obtenu par une relation de chair et d'os en regard de la simple jouissance que l'on peut tirer de vulgaires accessoires dénués d'humanité.
Le plaisir de la lecture est, je pense, inconsciemment ancré, dans une relation de proximité sensorielle entre les pages du livre, et les frissons que celles-ci procurent au lecteur, par l'entremise des mots cachés en son sein, et qui se laissent, progressivement, possédés par son esprit.

cjeanney a dit…

edwood, vous faites bien d'ajouter le "je pense", parce que d'autres ne pensent et ne ressentent pas la lecture comme vous.
Suis très proche (et même carrément collée) à l'ivresse de Juliette, sachant que certaines daubes sortent sur papier de première-qualité-élevé-au-grain-et-tout-et-tout(et finiront d'ailleurs au pilon).
Peu importe le support, le texte d'abord.
(tiens, vais faire graver ça sur mes armoiries)

Bartleby a dit…

@ Ed : Non, non, non. Enfin oui, oui, oui, ma définition est bricolée mais Jirgl ne rentrerait pas là-dedans... Parce qu'en plus de tout ce que j'ai dit les personnages de ces romans que je qualifie de postmodernes ont une particularité : ils sont sans profondeurs, tout lisses... psychologie absente.

@ Juliette : Je n'ai rien contre ceux qui publient directement sur format électronique (et pour répondre à Christine en même temps, il y aussi de sacrées nullités qui sont publiées sur ce support) ; seulement, je ne supporte pas la lecture ainsi (je peux le relire, Dieu m'a déjà viré de ses contacts). C'est surtout une question de... sensation : c'est si bon d'avoir un livre dans les mains... Et je crois que la différence entre 33t et CD est bien vue de la part de François : quoi qu'on en dise, quelque chose se perd. Un partition est une partition, un texte est un texte, mais le support fait le charme...

François Monti a dit…

Le support fait le charme, sans aucun doute: les cassettes sont de retour, ce qui prouve bien que tout est question de préférence. Je veux bien ouvrir les paris: d'ici à 10 ans, le livre électronique aura triomphé; le livre papier aura effectué un déplacement vers le monde des collectionneurs avec des éditions plus travaillées.

Sur le post-modernsime (je suis content d'enfin avoir l'opportunité de discuter de ça avec Eric...), une définition claire est impossible puisque tout le monde veut y faire rentrer tout et n'importe quoi. Je considère que le terme n'est valable sans objection que pour une poignée d'écrivains US des années '60 -- et leurs disciples partout dans le monde -- qui ont voulu prouver que, non, toutes les histoire n'avaient pas été épuisées. Ta définition est évidemment assemblée non pas pour définir une école mais bien pour rassembler des machins que tu n'aimes pas et je suis un peu perturbé par ta référence à l'absence d'épaisseur psychologique des personnages, non pas parce que tu aurais tort mais plutôt à cause de l'affirmation qui se cache derrière: sans profondeur, ce n'est pas bien. Mais l'épaisseur psychologique est une convention récente et absolument contestable. Si tu prends Coover, dans la majorité de ses romans, le personnage principal peut être résumé en trois lignes. Est-ce que, pour autant, la psychologie est absente? Non: elle se trouve ailleurs... Tout son travail part du principe que les récits produits par les humains en disent très long sur nos aspirations, sur la vision et l'opinion que nous nous faisons de nous mêmes. Son travail constant de mise en évidence de ce qu'il y a derrière les mythes, les contes, les productions culturelles est, que tu le veuilles ou non, une exploration très profondes de la psychologie humaine sans passer par le personnage rond et l'intrigue ficelée. Il le fait d'une manière très éloignée de ce que l'on considère aujourd'hui comme les canons du roman. Et on peut dire la même chose de Pynchon et tutti quanti. Et au bout du compte, quand tu regardes le travail de ces américains des années '60, impossible de ne pas y voir le prolongement du travail des modernistes qui eux mêmes prolongeaient etc... Tout ça s'inscrit dans une tradition qui remonte à la nuit des temps -- c'est ce que dit Steven Moore dans son histoire du roman ou German Sierra dans l'entretien qu'il m'a accordé au printemps.

Bartleby a dit…

Merde, François, j'espère que, comme d'habitude (sourire), tu te trompes et que les livres seront toujours bel et bien là...

A propos de ma définition, oui, en effet, elle est bricolée pour faire entrer tout un tas d'écrivains que je n'aime pas, qui ont tous les particularités que j'ai mentionnées, mais, que la critique ordinaire, qualifie de postmoderniste. Je ne fais que reprendre le terme pour l'appliquer à Pynchon, Coover ou Powers (autant Les Fermiers étaient une réussite autant L'Ombre en fuite est un texte navrant) ou encore à quelques disciples, français (CosmoZ) ou étrangers (La ville absente). Cela peut être très bien écrit, mais bon... Et il y a cette histoire de recette qui me dérange énormément...
Pour l'épaisseur psychologique, je me suis peut-être mal fait comprendre. A moins que tu ne fasses exprès de ne pas comprendre. Je veux dire que j'apprécie de voir des personnages (même si leur personnalité se résume à trois lignes) confrontés au monde, s'y débattant, etc. Don Quichotte (admettons que ce soit le premier roman moderne) correspond déjà à cette définition. Les contes, les mythes sont des paraboles qui disent énormément sur le monde, j'adore ça, mais leur intérêt n'est pas romanesque. Les textes dont tu parles (tu fais référence au dernier Coover ?), que disent-ils qui n'a pas déjà été dit ? Les mythes sont des paroles originelles, fondatrices. La Ville fantôme ne fonde rien...