mardi 2 juin 2009

Temps gelé de Thierry Acot-Mirande, voyage interdimensionnel

MTL, quésako? Le nom du nouveau parti de François Bayrou, le nom d'un mouvement prônant la restauration du KGB, les initiales du prochain vainqueur de Roland-Garros, une nouvelle chaîne de la TNT? Non rien de tout ça! Monsieur Toussaint Louverture, donc MTL pour les intimes, est une petite maison qui se démarque grâce à un catalogue pour le moins atypique( pour ne pas dire excentrique) et éclectique, ayant, de surcroît, la faveur d'une présentation particulièrement soignée.
MTL avait fait parler d'elle en dépoussiérant avec bonheur la littérature, aboutissant à un recueil, intitulé sobrement Perdus/trouvés, anthologie de littérature oubliée, fruit d'un étourdissant travail de rat de bibliothèque, et en invitant le lecteur à des fables désopilantes de Julien Campredon, regroupées sous le titre évocateur que n'aurait pas renié le gourou d'une secte pro-tolkienne, Brûlons tous ces punks pour l'amour des elfes. Je vous invite à ce titre à faire un tour sur le site de l'éditeur. Vous allez vous rendre compte que Dominique Bordès, ce rongeur, a du demeurer un peu trop longtemps dans les caves pour être aussi déjanté, voire, n'ayons pas peur des mots, toqué du ciboulot. L'humour prenant l'allure d'une jouissive auto-dérision ou parodie, y est omniprésent et je me suis notamment régalé à lire l'interview imaginaire entre MTL et Benoît Virot, fondateur des ô combien estimables éditions Attila( dont j'ai déjà vanté l'audace des choix éditoriaux). Le site regorge de d'histoires, inédites parfois, de lettres, de listes(!) de petites annonces et de surprises en tous genres.
Évidemment, je pourrais étayer davantage mon propos mais mon ambition présente est d'évoquer la dernière parution en date(enfin, pas tout à fait, puisque je viens d'apprendre sur leur site que la jeune maison a encore frappé avec un livre à dormir debout).

Temps Gelé, de Thierry Acot-Mirande, est présenté comme un recueil de Nouvelles et Novellas. Pour les non-initiés, la novella est une forme de récit un peu trop long pour être considéré comme une nouvelle mais trop court pour un roman.
Quand j'ai vu le livre, j'ai, d'emblée, été charmé par sa couverture. Titre et nom de l'auteur argentés, mis en valeur par une police élégante, arabesques mauves, effacés et enlacés par des arabesques argentés sur fond indigo, couleur qui a nécessité deux passages successifs de pantone 287 U . Eh oh, j'en vois un ici qui commence à bailler aux corneilles à l'évocation de ces "détails techniques"! Un peu de respect pour l'imprimeur, métier de l'ombre!
En plus, ce dernier ose me rétorquer que la moindre des choses aurait été de glisser des parenthèses après le mot "indigo" et "287U". De mon côté, je lui répond sur le champ que la moindre des politesses aurait été de dissimuler cette hérésie en plaçant discrètement ses mains devant la bouche au moment du crime. S'il récidive, je le condamnerai à la punition suivante: devoir recopier cent fois les informations techniques au mot près, située derrière la table des matières.
Par ailleurs, si je parle de la couverture, ce n'est pas tant pour illustrer le proverbe selon lequel "l'habit ne fait pas le moine" que pour annoncer la thématique sous-jacente du recueil.

L'auteur nous invite à pénétrer les arcanes du destin, à apprendre à naviguer d'un monde à l'autre, à entreprendre un voyage interdimensionnel.
Le plus grand nombre des fictions regroupées ici m'a convaincu, avant tout, par son ambiance distillée de façon poétique. Dans Distorsions, la nouvelle qui ouvre le recueil, un jeune homme rencontre un inconnu sur une plage déserte. Ce dernier lui fait part de l'acharnement étrange du destin à son encontre, de troublantes coïncidences régissant sa vie, début d'une réflexion sur la destinée humaine et ses possibilités.
L'un des talents de Thierry Acot-Mirande( pour lequel on cite parfois les noms de Paul Auster et de Yoko Ogawa pour évoquer son art) est de donner l'impression de suspendre le temps, d'ouvrir des brèches dans son récit pour y faire intervenir des souvenirs, des rêves, des illusions.
Dans la remarquable novella Temps gelé, qui donne son nom au recueil, il s'agit d'un récit alternant les époques de la vie de Gabriel Robinson, entre présent tourmenté(été 1942) et souvenirs bucoliques pour tenter de s'extraire de cette atmosphère suffocante. Les geleurs seraient-ils les déclencheurs de ce monde vacillant? La prose restitue ici toute la nostalgie que peut engendrer un pur instantané de vie, dans ses moindres détails.
"Leurs mains étaient sur le point de se toucher. Celle de Barbara ne se trouvait plus qu'à un centimètre ou presque de la sienne, ses doigts frémissant déjà à l'idée du contact. Les doigts tendus de Gabriel révélaient par d'irrégulières tâches blanches à la surface de la peau qu'un instant auparavant ses doigts étaient serrés.
Le tout: l'herbe sauvage rendue humide par l'averse de quelques heures auparavant, le gravier brun pâle du sentier, les fleurs polychromes poussant dans le champ, la vipère qui se prélassait à moins d'un mètre des amoureux, les vêtements, leur peau... tout était baigné de couleurs surexposées et saturées par la luminosité quasi surnaturelle."
Immortaliser l'instant présent, en cerner les infimes contours, en capturer les moindres parcelles, n'est-ce pas l'enjeu de la nouvelle Photographie bleue dans laquelle un professionnel est dépêché pour obtenir des tirages d'une jeune fille dans son cercueil?
Un accident de voiture, des explosions, une partie de cartes. Bois sacré, une autre novela très lynchienne, joue sur les redondances, les échos pour amener le lecteur à s'interroger sur les faits ordinaires, à les reconstituer comme les pièces d'un puzzle insaisissable.
En dépit d'un récit à la première personne, j'ai été envahi par la troublante impression de suivre l'action depuis l'objectif d'une caméra. Pour éclaircir les zones demeurées dans les ténèbres, il faudra peut-être rembobiner le film.

« Après tout, les morts nous doivent la vie. »

5W Club est d'inspiration gothique. Derrière se nom de code, se cache un monde ténébreux et dérangeant, dans lequel nous pénétrons par paliers.

L'ordonnance des faits ordinaires n'est-elle pas soumis à certaines illusions: duplicité, failles spatio-temporelles, à moins qu'il ne s'agisse de tours de passe-passe. J'ai été séduit par la liberté qui est laissée au lecteur d'interpréter à sa guise le mystère qui émane de ces fictions.

Si l'ensemble est doté de grandes qualités, la densité de l'écriture est parfois excessive et dessert la fluidité de la lecture. Dans certains récits, les descriptions démesurément développées, entravent l'imagination du lecteur, pourtant attisée par les parts d'ombre qui demeurent.
Cependant, nul doute que cette publication mérite largement le détour par ses incursions fantastiques, flirtant avec le domaine de la science-fiction, sans jamais s'y abandonner totalement.





mardi 26 mai 2009

Les coïncidences du web: histoire de taverne à dormir debout


Très pris par la lecture du volumineux Jérôme( n'y voyez pas de mauvais jeux de mots) de Jean-Pierre Martinet, je n'ai guère eu l'occasion, dernièrement, d'intervenir sur ces pages.

Au détour d'un vagabondage internautique, j'ai été amusé de tomber sur un blog italien qui s'appelle La taverna del doge loredan, tenu par un certain Venitien, dénommé Paolo Nardi. La coïncidence ne s'arrête pas là puisque le jeune homme a le même âge que moi (non, je ne révélerai pas ici le mien à mes milliers, que dis-je, mes millions de lecteurs!) et affectionne aussi tout particulièrement le livre du grand Alberto Ongaro. Du moins, visiblement, d'après ce que j'ai pu comprendre d'après mon niveau de langue ô combien rudimentaire dans la langue de Leonardo de Vinci.
Les troublants rapprochements ne s'arrêtent pas là puisque, si l'on scrute le blog de plus près, on se rend compte que ce cher blogueur est hébergé par le même site que moi(dont je tairai le nom afin d'éviter une tournure publicitaire à ce billet anodin).
De plus, ce blog a été créé en l'an de grâce 2007, soit la même année que la taverne française. Autant, de mon côté, cela peut s'expliquer assez raisonnablement par le fait que le livre La Taverne ait été traduit en cette même année en français, autant pour le blog de mon confrère, cela est plus surprenant puisque le livre a vu le jour il y a presque trente ans en Italie, en 1980 plus précisément. Tiens donc, c'est aussi l'année de naissance de Paolo Nardi!
Le plus troublant est le fait que l'un des tous premiers articles mis en ligne est celui qui évoque le livre d'Ongaro. Il semblerait que son charme a engendré des vocations de blogueur.
Toujours est-il qu'au moment où je créai ce blog, je n'avais nullement connaissance de l'existence d'un homonyme italien.

samedi 16 mai 2009

D'un blog à l'autre: l'autre visage vert, le blog

Comme une agréable découverte peut parfois en accompagner une autre, j'ai eu la surprise d'apprendre que Le Visage vert disposait aussi d'un blog associé à la revue, créé le 9 septembre 2007.
Sachez que si la revue est une pépite en soi, le blog, quant à lui, représente une mine d'or inépuisable.




"Il y a aura des nouvelles des littératures qui nous séduisent, quelques envolées critiques, et des incitations diverses et variées à la lecture" annonce t-on dans le premier billet. Pour moi, il y a surtout eu des nuits blanches qui se sont soldées par un allongement sans fin de ma liste de livres à lire, de blogs ajoutés à mes favoris et autres curiosités à dénicher, sans parler de toutes les expositions ou rencontres auxquelles je n'ai pas pu assister pour la bonne raison que je découvre ces nouvelles largement en différé.
Bien sûr, la priorité est donnée aux nouvelles qui concernent Le Visage vert et celle qui gravitent autour, salons, rencontres, débats, séances d'exorcisme ou de spiritisme dans un village paumé du massif central (j'exagère quand même un peu).
Parmi celles-ci, j'ai eu la très agréable surprise d'apprendre que Le visage vert s'apprête à pointer le bout de son nez vert avec un seizième numéro, avec de délicieuses frayeurs en perspective: un riche dossier sur la sorcellerie allemande, deux nouvelles de Jules Lermina (L'écorché vivant et Au-delà) et une incursion en terre chinoise. Demandez le programme, le voici.
Comme si cela ne suffisait pas, Le Visage vert sort des ténèbres, avec Zulma, sa maison, pas moins de trois nouvelles parutions. Ainsi, sont attendues "Le marais aux sorcières, une longue nouvelle de l’écrivain autrichien Paul Busson, accompagné d’un essai de Michel Meurger sur les femmes louves et d’un texte inédit en français de Friedrich de La Motte Fouqué, Lamont, un recueil de nouvelles d’Anne-Sylvie Salzman( que nous évoquions lors du précédent billet) et… enfin, oui, La sirène tant attendue, une histoire en images de Stepan Ueding", l'arlésienne du Visage vert en quelque sorte. Que demande le peuple? Que Le visage vert honore le Marché de la poésie de Paris(du 18 au 21 juin) de sa présence? Oui, cette infatigable équipe, habituée à nous plonger dans des ténèbres insondables, sortira de son antre, pendant les jours les plus lumineux de l'année, pour rencontrer ses fidèles lecteurs et autres curieux. Bel effort!

Par ailleurs, on retrouve non seulement ce qui fait l'actualité du monde étrange et fantastique, mais aussi des exhumations dans les thèmes qui sont chers à la revue: le vampirisme, l'occultisme, ou plus généralement, l'étrangeté sous toutes ses formes. Le blog se permet de rendre hommage à des formes artistiques aussi variées que le cinéma, la photographie, l'illustration, la bande-dessinée ou même la musique.

Les compères se donnent à coeur joie de sortir de l'ombre le méritant cinéma fantastique japonais avec des représentants comme le célèbre Kiyoshi Kurosawa, ou les moins connus Shinya Tsukamoto et Hiroshi Teshigahara ou même Hirokazu Koreeda et Kôji Wakamatsu.
En tant que passionné de cinéma d'animation, je ne pouvais pas me permettre de passer sous silence les invitations à découvrir des maîtres du genre, comme la pionnière de l'animation qu'est Lotte Reiniger, dont l'oeuvre a inspiré toute une génération de Tim Burton à Michel Ocelot( Princes et Princesses). Son oeuvre maîtresse, Les aventures du Prince Ahmed, réputée pour être l'un des tout premiers films d'animation de l'histoire, est disponible depuis peu dans une édition collector, bourrée de bonus, et à la présentation soignée. Le visage vert n'a pas manqué non plus d'évoquer tour à tour une rareté de Jan Svankmajer( Sileni) réputé pour son adaptation audacieuse d'Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll, et une autre oeuvre qui mérite le détour, Christies de Phil Mulloy, cet animateur au style cartoon assez jouissif.




Je n'avais jamais tourné mes yeux vers la peinture étrange d'Alfred Kubin(honte à moi!). Grâce au visage vert, son oeuvre étrange et funèbre ne me seront plus tout à fait étrangères. Pour ceux qui ne le savaient pas, Alfred Kubin est aussi l'auteur d'un roman fantasmagorique, L'autre côté, publié chez Corti( en 2000) et d'un recueil de nouvelles au titre évocateur, Le cabinet de curiosités. Sans nul doute, ces deux titres figureront parmi mes prochaines lectures et je tâcherai d'en rendre compte au cours d'un prochain billet.
J'aurais pu aussi évoquer l'oeuvre du peintre Odilon Rédon mais je vous laisse découvrir quelques uns de ses tableaux sur un blog qui lui est consacré.

Le visage vert nous laisse aussi une myriade de portes ouvertes vers d'autres blogs, littéraires pour l'essentiel. L'un d'entre eux, créé par l'un des fondateurs de la revue, justement s'appelle La porte ouverte et il nous offre une alternance pertinente entre extraits de texte à forte résonance fantastique, citations et illustrations.
Je ne pouvais non plus passer sous silence la découverte de Romain Verger, qui tient un site de création littéraire, plastique, vidéo et enregistrement. Ce touche-à-tout est un admirateur du travail de David Lynch et cela se ressent dans ses expérimentations en tous genres. L'une de ses spécialités est le gif animé de morceaux de film. Il est aussi l'une des plumes du magazine sitartmag et aussi un romancier déroutant, comme l'attestent les deux oeuvres publiées chez une maison qui me tient à coeur, Quidam. Il s'agit de Zones sensibles et Grande ourse, qui exploite l'un des thèmes chers à Romain Verger, l'influence d'une vie ancestrale chez l'homme contemporain.
Il est fort probable que le nom de Romain Verger refasse son apparition dans ces pages, d'autant plus qu'on apprend ici qu'il devrait marquer de son empreinte la cuvée 2010 du Visage vert...
Je pourrais aussi évoquer les innombrables étrangetés dont le blog fait allusion mais je préfère vous laisser plonger au coeur des ténèbres.

Par ailleurs, les billets sont suffisamment concis et tentants pour donner envie de vagabonder ici et là.
Curiosité, éclectisme, richesse, documenté, ouvert, Le Visage blog du vert a vraiment tout pour plaire. La taverne lui souhaite une longue vie.