dimanche 21 décembre 2008

ASCENSION DE LUDWIG HOHL, un pur diamant taillé dans le roc

Pour célébrer la venue de l'hiver, j'aimerais évoquer une oeuvre qui nous emmène au coeur de la montagne, l'une de celles qui ont porté toute mon attention sur la maison Attila.
Revu et corrigé pas moins de six fois entre 1916 et 1940, il faudra encore attendre 1975 pour que l'écrivain suisse allemand Ludwig Hohl achève son roman de montagne, Ascension, et qu'il soit publié chez Gallimard. Malgré le succès connu dans un premier temps, l'oeuvre est passée de mode et tombée depuis dans un oubli relatif, duquel Attila tente de l'extraire.
Si ce récit de deux alpinistes partant à l'assaut d'un sommet alpin, présente la vraisemblance, l'authenticité descriptive du milieu naturel et la force brute d'une expérience vécue, il demeure une fiction à part entière.

L'aventure débute sur la terrasse d'un café, au pied de deux vallées alpines. Le ciel est radieux; le paysage ressemble à s'y méprendre à celui d'une carte postale. Au loin, tout là-haut, l'objectif des deux alpinistes apparaît comme une muraille redoutable, un bouclier de roc, "un immense navire". Il s'agit probablement d'un "4000" suisse, mais lequel? L'auteur refuse de nous le dévoiler, probablement pour de ne pas entraver l'imagination du lecteur.
Rapidement, l'insouciance et la méconnaissance de Johann s'opposent à la prévoyance et à l'expérience de Ull, annonçant la dissension fatale. Ce dernier admoneste son compagnon pour qu'il s'alimente, ce que Johann refuse obstinément de faire avant qu'il soit "là-haut".
De même, malgré les conseils plein de sagesse de Ull, Johann rechigne à s'encorder au pied du glacier. Tandis que le premier se repose sans trop de peine, le second a un sommeil bien trop agité, que vient traduire le fantastique rêve de l'ours.
L'opposition de caractère s'exprime aussi dans la différence de style des deux alpinistes. Tandis que l'allure de Ull est alerte, la démarche de Johann est beaucoup plus lourde.
Au fur et à mesure de leur progression, la montagne s'affirme plus présente, comme un personnage à part entière en affichant un aspect d'hostilité graduelle au fil des pas. Aux pentes gazonnés d'un vert bucolique et aux alpages à l'herbe plus drue, succèdent bientôt des paysages totalement désertiques.
Derrière son apparente clémence, la face cachée de la montagne se profile à l'horizon.
Tandis que les traces de civilisation disparaissent, les conditions climatiques deviennent à leur tour plus menaçantes.


Bientôt, le glacier labyrinthique se dévoile.
Les moraines s'élèvent monstrueusement pour enserrer les alpinistes dans ce dédale ancestrale. Progresser signifie dès lors contourner les insoupçonnables pièges crevassés, dans un climat de bal fantasmagorique qui hante ce parcours endiablé.
"Mais en haut, ces formes mutilées et raides n'ont aucun rapport entre elles; l'une est de guingois, l'autre jaillit comme une flamme, d'autres se penchent si bien qu'on se demande comment elles tiennent, les unes grasses s'agglomèrent, les autres tenant leurs distances, la plupart au coude à coude- effrayantes et grotesques; carnavals d'ombres et de formes, cornes d'aurochs, dents de vampire, lions dressés, ours dansants, caricature de mitron, ou de meunier portant le sac sur son dos, ou de notable en haut-de-forme, de veuve drapée de voiles noirs de pied en cap, de crocodiles et de dragons."


La solitude des lieux oblige Ull à se retrancher intérieurement, à succomber à des visions de plus en plus obsédantes. Peintre scrupuleux des entrailles de l'univers alpin, Ludwig Hohl réalise aussi l'exploit de mettre au diapason réalisme et onirisme.
A travers cette course sans temps morts, grâce à une narration épurée, Ludwig Hohl nous délivre les leçons implacables de cet univers jusqu'aux toutes dernières phrases, morale abrupte, lourde d'échos. La montagne est une majesté inviolable pour ceux qui n'appliquent pas l'humilité dont il faut se prémunir pour l'aborder.

A l'occasion de cette réédition de 2008, afin de rendre hommage aux images saisissantes qui étreignent à l'unisson les protagonistes et lecteur, Attila a fait appel à un illustrateur du nom de Martin Tom Dieck dont les compositions en noir et blanc ouvrent les chapitres. Elles collent bien aux immenses formes dont les contours indistincts étreignent les deux alpinistes, sans brider l'enchantement de la lecture. Saluons de même la mise en page attractive, la présentation générale et tout particulièrement, la couverture. Derrière un discret papier calque, se cache une série de sommets au profil effilé. Elle fournit un bien bel écrin au livre, pour finir de lui conférer le statut de bel objet.



  • Ascension de Ludwig Hohl, un récit échevelé et passionnant, à (re)découvrir grâce à la maison Attila dans une traduction de Luc de Goustine, agrémenté d'illustrations de Martin Tom Dieck.
  • La chronique audio de Nikola

jeudi 18 décembre 2008

CHESTERTON, so british!

La bibliothèque de Babel, dirigée par J.L. Borges, est une bien belle collection que j'avais découverte avec le fantastique recueil de nouvelles de Papini, Le miroir qui fuit.
Cette fois-ci, c'est à Gilbert Keith Chesterton que je vais m'intéresser et plus précisément à son recueil intitulé l'Oeil d'Apollon, qui ouvre l'ensemble.
Dans sa préface, Borges déclare :
"La littérature est une des formes du bonheur; et aucun écrivain, peut-être, ne m'a procuré autant d'heures heureuses que Chesterton."
Même si cette remarque n'est pas tout à fait neutre quand on connaît l'amitié qui liait les deux hommes; après la lecture de ce bien beau recueil, on se dit que cette réflexion n'était pas si gratuite que cela.

La plupart de ces nouvelles mettent en scène le père Brown, à la perspicacité redoutable, et son ami Hercule(un clin d'oeil au personnage d'Agatha Christie?) Flambeau, un inspecteur souvent désorienté par la tournure de l'enquête à laquelle il a affaire.

Dans l'Oeil d'Apollon , une mort intervient dans un immeuble dans lequel sévit le gourou d'une secte solaire qui proclame ses discours fanatiques depuis son balcon, sur lequel domine un énorme oeil, jonché dans un triangle. Dans l'honneur d'Israël Gow, il est question du comte Glengyle, de sa disparition et de son château au décor typiquement écossais.
Dans les pas dans le couloir, l'irrégularité des pas entendus est palpable et met la puce à l'oreille au Père Brown. Ce dernier, grâce à une finesse redoutable digne d'un Sherlock Holmes au sommet de sa forme, ne se laisse pas détourner par le piège des apparence des faits dans lequel semble tomber immanquablement le trop conventionnel Flambeau. Il sait se servir des imperceptibles détails qui jalonnent l'enquête pour la déjouer.

Parmi les qualités indéniables de l'auteur anglais, l'art de savoir surprendre n'est pas des moindres. Ses textes sont un savant mélanges entre ambiance fantastique ou macabre, péripéties déroutantes et un zeste d'humour très savoureux qui en donne sa saveur si particulière. L'évocation du secret club des douze pêcheurs à la ligne, la façon de tourner en dérision la nature religieuse des personnages, mais aussi l'ironie avec laquelle les arguments les plus extravagants sont mis en pièce, tout cela parmi tant d'autres pieds de nez à l'austérité anglicane, favorise un climat atypique.

La dernière nouvelle est un chef-d'oeuvre qui mérite à elle seule la présente parution. Le récit aurait pu être conté au coin d'un feu. Ici, c'est au bord d'un étang qu'elle nous est narrée . Les trois cavaliers de l'apocalypse conte l'histoire d'un chantre polonais qui gênait les autorités prussiennes. Un maréchal de cette armée décide de le tuer en confiant un ordre d'exécution à son valeureux lieutenant qui devra absolument être remis avant le soir. Seulement voilà la longue route désespérément rectiligne, bordée de marécages mouvants, qu'il lui faudra parcourir pour arriver au terme de son voyage, comprend des obstacles inattendus qui surgiront derrière ce cavalier lancé vers son destin...




  • à découvrir: le recueil l'Oeil d'Apollon de G.K.Chesterton aux éditions du Panama, dans la collection "La Bibliothèque de Babel"(1977) préfacée par J.L.Borges traduit par Jean Dutourd à l'exception de Les trois cavaliers de l'Apocalypse(par Sarah Leibovici)

mercredi 17 décembre 2008

CHRONIQUES SCANDALEUSES DE TERREBRE de Léo Barthe

Je continue ma progression toujours plus avant dans la fascinante redécouverte du cycle des contrées avec les chroniques scandaleuses de Terrèbre. Celles-ci ne sont pas de la main de Jacques Abeille mais de celles de son hétéronyme, Léo Barthe, le pornographe, l'oncle de Ludovic Lindien. Sous ce masque énigmatique se cache tout un pan insoupçonné de l'oeuvre de Jacques Abeille, essentiellement publiée chez la musardine.
Résultat des filatures de l'enquêteur Molavoine du Veilleur du jour, ce recueil de sept textes, de par sa nature pornographique, qui s'écarte largement des tomes précédents, risquait de déconcerter, voire de choquer les lecteurs du cycle. Pourtant, malgré cette orientation audacieuse, Léo Barthe, qui s'est vu confier le carnet de l'enquêteur, parvient à conserver l'ambiance si mystérieuse et attachante du cycle.
Tout d'abord, dans une optique de lecture à rebours caractéristique du cycle, les lieux ( la boutique de l'antiquaire, le temple, l'auberge...), les situations et les personnages, pour la plupart évoqués sous le masque de l'anonymat devraient raviver des images puissantes aux lecteurs fidèles du cycle.

On assiste aux ébats par le regard dérobé d'un personnage tiers qui dévoile la scène par le biais d'un récit à la première personne. Ce dispositif permet une immersion totale du lecteur, d'autant plus que la narration s'attache à donner un aspect dangereux à ce parcours. Avec beaucoup d'ingéniosité, il se sert des particularités des lieux, pour conférer une ambiance occulte au récit, comme ici au début de celui du prêtre, dans le temple:

"Ce couple, ce maudit couple, est venu s'abriter un soir de pluie dans le temple. Cela arrive souvent et je n'ai pas l'habitude de m'en formaliser car qui sait si ceux qui entrent par accident ne recevront pas dans le Lieu Saint le signe dont ils ne se savaient pas en quête? Qui peut juger de ce qui guide les pas des hommes aveugles? J'ai bien vu que ceux-ci n'étaient pas des croyants; ils n'avaient ébauché aucun geste rituel en entrant ni en s'avançant vers le choeur, mais leur expression était assez recueillie et, événement assez rare, ils s'intéressaient à l'aspect de l'édifice. L'homme montrait à sa compagne notre plafond dont la teneur religieuse malheureusement m'a toujours paru douteuse, mais qui est probablement une grande oeuvre d'art. Je les voyais bien puisque je me tenais à la tribune; je venais de quitter l'orgue. Eux ignoraient ma présence car j'étais dans l'ombre au-dessus d'eux et retenu de me manifester par un désir de discrétion dont je me suis repenti toujours. Ils ont fait le tour de la nef à pas lents, parlant à mi-voix, et de temps à autre levant les yeux vers la voûte. La femme, qui me paraissait extrêmement jeune, tenait ses bras repliés et serrés contre elle et parfois frissonnait. On entendant des paquets de pluie crépiter contre les verrières. Un instant ils disparurent à ma vue en s'avançant sous la tribune. Je croyais qu'ils allaient sortir et attendais pour me mettre en mouvement que le panneau de la porte capitonnée résonne en retombant, quand de nouveau leurs pas retentirent. Je vis la jeune femme surgir et remonter à grands pas l'allée centrale en direction du choeur. L'homme la suivait à quelque distance d'une démarche qui parut hésitante ou intimidée et comme si, cependant, il ne pouvait se résoudre à laisser aller seule sa compagne. Elle s'immobilisa contre la barrière du choeur et sembla se recueillir, puis, résolue, elle se tourna vers lui et, moi aussi, je pouvais la voir en face."

Ou là le récit de la servante que l'on suit depuis une cachette étonnante d'une chambre d'auberge:

"Dans chaque chambre il y a une penderie ; une boiserie scellée dans la cloison. Au lieu d’être tapissé, comme ça peut se faire puisque c’est la muraille, le fond de chaque penderie est en lambris. Elle m’a montré qu’on peut faire glisser ce lambris comme un écran et on se retrouve directement derrière le miroir de la chambre voisine et, si on referme bien la porte de la penderie sur soi, on peut tout voir de l’autre côté. Je l’entends encore : « Comme c’est toi qui vérifies l’état des chambres entre deux passages, maligne comme je te connais, je sais bien que tu aurais découvert ça toute seule un jour ou l’autre. » Il y avait eu un petit silence. Nous étions toutes deux enfermées dans l’ombre de la penderie, regardant vers une chambre déserte et grise. Nous étions plutôt à l’étroit. J’ai senti qu’elle posait la main sur mon cou, je n’ai pas bougé, regardant fixement depuis le fond du miroir, et j’ai entendu sa voix de nouveau : « Ce n’est pas seulement parce que tu l’aurais découvert toute seule que je te dis ça, Marthe. » Puis elle a ouvert brusquement la penderie. Je me suis retrouvée tout ahurie dans le jour. Déjà elle s’éloignait, mais elle disait encore : « Il y a un miroir dans chaque chambre, Marthe, même dans la mienne. »


Ce jeu créé une sorte de complicité insidieuse. Bien loin d'un vulgaire voyeurisme, les personnages qui s'invitent à partager ces jeux coquins de leurs yeux ébahis, y puisent une aura magique qui les nourrissent de l'intérieur pour exorciser leur propre fébrilité ( la passivité, la vieillesse, l'infirmité, la timidité).

Dans les passages érotiques qui ne représentent finalement qu'une petite partie de l'ensemble, tant Léo Barthe se plaît à retarder l'échéance de l'acte dans un jeu délicieux de préliminaires, l'écriture, revêt une grande élégance. Les parties génitales sont transmuées par des métaphores admirables. Le langage pittoresque fait ressurgir la spontanéité bestiale, l'abandon total des protagonistes et l'intensité du désir qui en émane.

Le dernier récit, quant à lui, l'histoire d'Eponine Délimène(
directement de la main de Léo Barthe) dont le côté scabreux est longuement évoqué à la fin de Les Voyages du fils, est, de loin, le plus fructueux pour comprendre l'origine des relations mouvementées du trio de Terrèbre dans Le Veilleur du jour: Destrefonds (le futur conférencier), Lonvois (le chancelier ), Roxelin( l'homme de loi) ainsi que leur relation avec Eponine.

En définitive, il s'agit d'un opus surprenant, pas nécessairement le plus riche des contrées, mais qui regorge d'idées méritant largement de ne pas passer à côté.
Désormais, il faudra avoir la patience d'attendre jusqu'en octobre de l'année prochaine pour découvrir la suite inédite du cycle des contrées(Un homme plein de misère) sans succomber à la tentation des fragments déjà parus qui suivent celui-ci dans l'ordre logique du cycle( Les carnets de l'explorateur perdu, l'Ecriture du désert, Louvanne).