Pour célébrer la venue de l'hiver, j'aimerais évoquer une oeuvre qui nous emmène au coeur de la montagne, l'une de celles qui ont porté toute mon attention sur la maison
Attila.
Revu et corrigé pas moins de six fois entre 1916 et 1940, il faudra encore attendre 1975 pour que l'écrivain suisse allemand
Ludwig Hohl achève son roman de montagne,
Ascension, et qu'il soit publié chez
Gallimard. Malgré le succès connu dans un premier temps, l'oeuvre est passée de mode et tombée depuis dans un oubli relatif, duquel
Attila tente de l'extraire.
Si ce récit de deux alpinistes partant à l'assaut d'un sommet alpin, présente la vraisemblance, l'authenticité descriptive du milieu naturel et la force brute d'une expérience vécue, il demeure une fiction à part entière.
L'aventure débute sur la terrasse d'un café, au pied de deux vallées alpines. Le ciel est radieux; le paysage ressemble à s'y méprendre à celui d'une carte postale. Au loin, tout là-haut, l'objectif des deux alpinistes apparaît comme une muraille redoutable, un bouclier de roc, "un immense navire". Il s'agit probablement d'un "4000" suisse, mais lequel? L'auteur refuse de nous le dévoiler, probablement pour de ne pas entraver l'imagination du lecteur.
Rapidement, l'insouciance et la méconnaissance de
Johann s'opposent à la prévoyance et à l'expérience de
Ull, annonçant la
dissension fatale. Ce dernier admoneste son compagnon pour qu'il s'alimente, ce que
Johann refuse obstinément de faire avant qu'il soit "là-haut".
De même, malgré les conseils plein de sagesse de
Ull,
Johann rechigne à s'encorder au pied du glacier. Tandis que le premier se repose sans trop de peine, le second a un sommeil bien trop agité, que vient traduire le fantastique rêve de l'ours.
L'opposition de caractère s'exprime aussi dans la différence de style des deux alpinistes. Tandis que l'allure de
Ull est alerte, la démarche de
Johann est beaucoup plus lourde.
Au fur et à mesure de leur progression, la montagne s'affirme plus présente, comme un personnage à part entière en affichant un aspect d'hostilité graduelle au fil des pas. Aux pentes gazonnés d'un vert bucolique et aux alpages à l'herbe plus drue, succèdent bientôt des paysages totalement désertiques.
Derrière son apparente clémence, la face cachée de la montagne se profile à l'horizon.
Tandis que les traces de civilisation disparaissent, les conditions climatiques deviennent à leur tour plus menaçantes.

Bientôt, le glacier labyrinthique se dévoile.
Les moraines s'élèvent monstrueusement pour enserrer les alpinistes dans ce dédale ancestrale. Progresser signifie dès lors contourner les insoupçonnables pièges crevassés, dans un climat de bal fantasmagorique qui hante ce parcours endiablé.
"Mais en haut, ces formes mutilées et raides n'ont aucun rapport entre elles; l'une est de guingois, l'autre jaillit comme une flamme, d'autres se penchent si bien qu'on se demande comment elles tiennent, les unes grasses s'agglomèrent, les autres tenant leurs distances, la plupart au coude à coude- effrayantes et grotesques; carnavals d'ombres et de formes, cornes d'aurochs, dents de vampire, lions dressés, ours dansants, caricature de mitron, ou de meunier portant le sac sur son dos, ou de notable en haut-de-forme, de veuve drapée de voiles noirs de pied en cap, de crocodiles et de dragons."
La solitude des lieux oblige
Ull à se retrancher intérieurement, à succomber à des visions de plus en plus obsédantes. Peintre scrupuleux des entrailles de l'univers alpin,
Ludwig Hohl réalise aussi l'exploit de mettre au diapason réalisme et onirisme.
A travers cette course sans temps morts, grâce à une narration épurée,
Ludwig Hohl nous délivre les leçons implacables de cet univers jusqu'aux toutes dernières phrases, morale abrupte, lourde d'échos. La montagne est une majesté inviolable pour ceux qui n'appliquent pas l'humilité dont il faut se prémunir pour l'aborder.
A l'occasion de cette réédition de 2008, afin de rendre hommage aux images saisissantes qui
étreignent à l'unisson les protagonistes et lecteur,
Attila a fait appel à un illustrateur du nom de Martin
Tom Dieck dont les compositions en noir et blanc ouvrent les chapitres. Elles collent bien aux immenses formes dont les contours indistincts étreignent les deux alpinistes, sans brider l'enchantement de la lecture. Saluons de même la mise en page attractive, la présentation générale et tout particulièrement, la couverture. Derrière un discret papier calque, se cache une série de sommets au profil effilé. Elle fournit un bien bel
écrin au livre, pour finir de lui conférer le statut de bel objet.

- Ascension de Ludwig Hohl, un récit échevelé et passionnant, à (re)découvrir grâce à la maison Attila dans une traduction de Luc de Goustine, agrémenté d'illustrations de Martin Tom Dieck.
- La chronique audio de Nikola