lundi 22 février 2010

Roberto Bolaño, le pseudoceros bifurcus des lettres chiliennes

"Il était en avance, comme le guide d'un escadron de sapeurs suicidaires."(Horacio Castellanos Moya)

Après Thomas Pynchon et Lezama Lima, Cyclocosmia explore un autre auteur monstrueux Roberto Bolaño, qui n'en finit plus de faire parler de lui depuis sa disparition. Christian Bourgois poursuit d'ailleurs l'exploration de son oeuvre le 8 avril avec Le Troisième Reich.

Ouvrons Cyclo III.
La première évocation signée Horacio Castellanos Moya est un double souvenir particulièrement émouvant qui laisse transparaître le visage humain de l'artiste.
L'autre texte de l'écrivain salvadorien relatant le mythe Bolaño aux Etats-Unis est à mes yeux beaucoup plus anecdotique. Castellanos Moya a peut-être trop tendance à faire des rapprochements faciles entre des éléments culturels assez dissemblables même si la thèse de l'absorption tentaculaire de la culture américaine n'est pas usurpée, loin s'en faut.

Côté illustration, Cyclocosmia nous avait habitué à un bien bel habillage. Le numéro III ne dérogera pas à cette règle. Nous avons droit à une série d'illustrations apocalyptiques et symboliques de Benjamin Monti, qui trouvent une place naturelle dans la cosmogonie bolanienne. Ici, l'innocence est pervertie par la cruauté, le mal contaminant l'humanité jusqu'à la dernière goutte. L'aspect work in progress, avec les annotations laissées à même la page confèrent un cachet fort appréciable à ces pages.
Côté innovation de ce numéro III de Cyclo, on notera que désormais, les parties "invention" et "observation" ne sont plus séparées. En effet, les textes d'invention ont été cette fois-ci incorporés à l'ensemble des textes évoquant la figure et les oeuvres de Roberto Bolaño. Ce choix est d'autant plus appréciable que les clés de voûte de ces courtes oeuvres(nuit, couteau, désert) s'insèrent remarquablement dans l'univers bolanien. La construction systématiquement fragmentée de ces textes tissent une toile multidirectionnelle.
Ils permettent aussi de procurer une respiration aux textes d'observation très denses, qui nécessitent une attention toute particulière.

Julien Frantz nous avait offert un bien beau texte sur la thématique de l'image chez Lezama Lima. La nouvelle qu'il nous propose ici, L'Envers du rêve, fait beaucoup songer à cette thématique. D'ailleurs, il est question d'un miroir qui exauce le voeu le plus cher dans la réalité au risque de subir des rêves reflétant l'inverse du souhait. Au vu de l'introduction, nous pensons à un conte pour enfant, mâtiné d'un soupçon d'Alice de Lewis Caroll et d'une once de contes des Mille et unes nuits. Cependant, l'ingrédient essentiel de cette oeuvre est sans doute l'originalité qui lui permet d'envoyer aux oubliettes toute éventuelle accusation de plagiat.
Plus la lecture avance, plus le lecteur est déstabilisé par la distorsion du récit au sein duquel les éclats de la réalité se mêlent de façon confondante aux projections oniriques, à moins que ce soit l'inverse...

Dans le chapitre des réjouissances, arrêtons-nous sur l'oeuvre de Guillaume Vissac, Ernesto & Variantes, qui m'avait agréablement surpris lors du précédent Cyclo avec Méliphage.
Ici, un jeune homme, Ernesto, est dans un lit d'hôpital entre la vie et la mort. Il est accompagné par sa mère et une fille, Angélica, dont la parenté avec Ernesto demeure ambigüe tout au long du texte. La nature de la maladie dont souffre celui-ci reste aussi très mystérieuse.
J'avoue avoir été bluffé par le traitement de cette histoire apparemment banale. L'auteur joue sur les répétitions qui s'immiscent dans la tête du lecteur. J'ai eu comme l'impression d'avancer dans l'histoire tout en reculant, effet accentué par les annotations d'Angelica et d'Ernesto, fragments de journaux intimes rétro-actifs. Ce procédé rappelle Mark Z.Danielewski et La Maison des Feuilles, truffée de notes et autres passages secrets. La rupture de perspective, l'anti-linéarité du récit m'ont plongé dans une sorte d'ambiance lynchienne.

Dans l'oeuvre de Roberto Bolaño, il est primordial de saisir l'existence proéminente d'une inspiration fusionnelle, une aspiration à créer une inter-connection entre les différents corpus de la mosaïque.
Au-delà l'espace transparent, Antonio Werli nous dévoile les différents ponts qui relient les éléments disparates de l'oeuvre du Chilien. Chez elle, chaque élément est une fenêtre ouverte vers un nouvel espace narratif prêt à éclore ici ou là. L'invention est en gestation.
Yaël Taïeb développe dans Bolaño et Borges, deux gauchos dans la distance, l'idée d'une filiation ténue entre les différents artisans de la littérature. Le recueil Le Gaucho insupportable reflète ce mouvement circulaire et inépuisable de la littérature qui passe de la lecture à la réappropriation puis vers la (re)création qui aboutira à nouveau à la lecture. Si le parcours de l'auteur argentin est bien différent du celui du Chilien, il subsiste malgré tout une trajectoire parallèle dans l'oeuvre, particulièrement visible dans les formes courtes.

En abolissant les limites entre la réalité et la fiction et en abordant la vie imaginaire d'un certain Samuel Augusto Sarmiento, poursuivant celle de Roberto Bolaño comme une étoile distante, David Gondar a créé une pièce qui s'insère remarquablement au mécanisme créatif de l'auteur.

L'écrivain se plait à intégrer la réalité dans son oeuvre pour mieux perdre son lecteur.
Les êtres célèbres sont comme des étoiles filantes, qui jaillissent soudainement, et qui s'évanouissent tout aussi vite.
Les artistes, Archimboldi(dans 2666), Arturo Belano(Les Détectives sauvages), Alberto Ruiz-Tagle(Etoile distante) disparaissent et, pourtant, ce sont eux qui hantent inlassablement l'imagination des personnages et du lecteur.
Roberto Bolaño Zen, signé Sergio González Rodríguez, est un texte reliant le travail journalistique de ce dernier et la genèse de l'oeuvre posthume de Bolaño, 2666. Auteur de Des Os dans le désert ou de l'Homme sans tête, González Rodríguez a risqué sa vie pour éclaircir le mystère abominable de Ciudad Juárez et a bien failli y laisser sa peau. Son travail a inspiré le roman inachevé, tout comme la série d'assassinats de femmes perpétrés autour de la ville Mexicaine à la frontière des Etats-Unis, et de l'enfer. Roberto Bolaño les a dépeints avec une telle horreur qu'ils prennent l'apparence de l'irréalité. Dans le même temps, la monotonie transversale de ces descriptions laisse, au contraire, envisager une grande banalité.





"Parole oraculaire, cancer textuel, prosopopée d'un Hermès psychopompe ne sachant que trop bien que ce qui est en haut est désespérément identique à ce qui est en bas, 2666 est un roman écrit après et d'après la mort, martelant avec la plus simple, la plus sincère et la plus désarmante cruauté qu'il n'y aura jamais de révélation pour nous punir ou nous sauver du mystère du mal."(Julien Frantz)

Roberto Bolaño a introduit un alter-ego dans sa propre oeuvre. Arturo Belano, double à la fois présent et absent de l'autre côté du miroir, témoin impuissant et impalpable de cet univers d'une cruauté totale. Prosopopée pour anapocalypse de Julien Frantz est un texte qui démontre que chez Bolaño, le mal est un fléau impossible à éradiquer. Nous ne pouvons que constater son implacable invasion et propagation.

La soif de mal de Eduardo Lago constitue un dossier complet et central de cette revue, synthétisant les éléments abordés précédemment.

N'oublions pas que l'auteur ambivalent est avant tout un poète qui a fondé le mouvement infraréaliste.
Dans Chili noir, Néstor Ponce envisage l'influence du mouvement et en particulier dans l'oeuvre du Chilien.
Joaquín Manzi nous offre, quant à lui, une analyse poussée de La Universidad desconocida, poème qui évoque plusieurs décennies de vagabondage de Roberto Bolaño, des années 1970 aux années 1990. J'avoue avoir été moins sensible à ce texte par trop ésotérique qui s'adresse davantage aux spécialistes ayant déjà lu l'oeuvre en question, qu'à des personnes n'ayant jamais ouvert le livre.

Ce dernier a, pour certains observateurs superficiels, l'étiquette de sympathisant communiste dénonçant le fascisme. Pourtant, derrière les évidences, se cache un vagabond d'une grande complexité, déçu par de nombreux gouvernements, que François Monti(qui a fait Tabula Rasa de l'oeuvre du pseudoceros bifurcus sur le net) tente d'évoquer avec discernement dans A la gauche de Bolaño.

Si certaines oeuvres de Bolaño s'apparentent à des enquêtes policières, elles s'en détournent de façon toute personnelle. Tout d'abord, on devine que l'enquête est une quête désespérée. Les indices sont distillés de façon quasi-invisible et ne permettent pas d'entrevoir une résolution arrêtée et fermée de l'enquête. Le détective principal est le lecteur, contrairement aux canons du genre encore une fois. Au coeur de L'auberge espagnole de Roberto Bolaño, l'exemple choisi par Eric Bonnargent(alias Bartleby Les yeux ouverts) pour illustrer cette façon de contourner le genre et les formes littéraires en général, de s'y infiltrer pour mieux surprendre, est le roman Les Detectives sauvages, pivot de la bibliographie du Chilien.


"Qu'est-ce qu'il y a derrière la fenêtre?"

Ou entre les lignes? Ce que le lecteur y voit. N'oublions jamais que le livre est avant tout un objet qui unit deux créateurs, l'auteur n'offrant jamais qu'un point de départ à l'univers imaginatif de celui qui le lira.

Ainsi, le texte d'Eric Schwald dont le titre en dit long, comprend la succession d'une étude scientifique au sujet d'un no man's land(écho du désert de Sonora) et d'un récit à la première personne au cours duquel on devine des actes atroces, encadrés eux-même par de courts récits(manchettes journalistiques?) évoquant les événements.
La coupure entre les différentes parties rappelle celle dont Bolaño a recours pour Les Detectives sauvages ainsi que 2666. C'est un ensemble ficelant des liens de façon particulièrement suggestive.

L'assimilation de Bolaño à un samouraï romantique est le sujet de l'un des derniers textes de ce fort riche Cyclo III. Rodrigo Fresán déchiffre dans l'entreprise littéraire du chilien une aventure vitale, comme si la vie de ce dernier en dépendait. Au crépuscule de sa vie, ses livres ont été réalisés comme un pèlerinage lui permettant d'avoir accès à une vision au-delà de la mort, puisant les mots nécessaires à la survivance de son oeuvre.
N'est-ce pas le propre des grands écrivains?

Pour conclure ce numéro, Alban Orsini nous gâte avec une contemplation gourmande de Martha le matin envers et contre tous ces objets immobiles qui martèlent leur désapprobation.
Insolente Martha qui hypnotise jusque dans son sommeil le plus profond. Doit-on y voir une métaphore de la disparition de Bolaño qui insuffle outre-tombe une nouvelle vie à son oeuvre?



vendredi 12 février 2010

Travelling sur la nouvelle



La nouvelle est une forme trop peu représentée en librairie. Si certains recueils de nouvelles parviennent à tirer leur épingle du jeu lorsqu' il s'agit de l'oeuvre d'un auteur qui s'est illustré au préalable dans une autre forme littéraire, les nouvelles trainent derrière elles l'image d'une forme marginale, parent pauvre du roman.

Les éditions In-8, quant à elles, ont fait le pari de publier des textes dénués de tout attachement au sein d'un recueil. Pari audacieux, insensé pour certain.. encensé par d'aucuns qui iront découvrir les perles qui se cachent derrière ces textes.

La taverne n'avait pas tari d'éloges pour Le Lecteur d'une certaine Patricia Martin-Desfrennes

En ces pages, j'avais aussi ouvert un coffret fort recélant quelques pièces maîtresses, dégageant une odeur enivrante. Comme ce Romeo y Julieta de Jakuta Alikavazovic, qui s'est illustrée en ce début d'année avec Le Londres-Louxor(dont parle ici par Bartleby).
La nouvelle était comprise dans le coffret Des Plumes et du goudron, risquant de nuire gravement à la santé mentale du lecteur cherchant désespérément à arrêter de fumer. Une idée-cadeau pour le moins judicieuse à destination des fumeurs et lecteurs invétérés.

D'autres nouvelles, d'autres voyages ont été passés sous silence et auraient pourtant mérité bien plus d'une allusion. Je pense notamment à Séraphine la kimboiseuse, une aventure érotique imaginée par le précieux Jacques Abeille et écrite par une main de maître poétique. Elle constitue une mise en bouche délectable au coffret de quatre nouvelles érotiques qui ne serait pas vain d'emporter dans sa malle aux trésors pour un périple à destination d'autres contrées.

L'idée de réunir plusieurs nouvelles de différents auteurs avait bien sûr déjà été exploitée, à d'autres occasions par certaines revues littéraires ou dans le cadre d'anthologies. Cependant, la parution inédite et simultanée de ces nouvelles au sein d'un coffret thématique, constitue une entreprise pour le moins originale qui méritait largement qu'on revienne dessus.

Au vu de la qualité intrinsèque des quatre nouvelles du dernier coffret ayant vu le jour chez In-8, cette mise en avant s'avérait d'autant plus essentielle.
Travelling, comme son nom l'indique, est un coffret composé de nouvelles, qui scrutent la trajectoire de ses personnages, avec un oeil avisé et acéré.
L'une des plus agréables surprises de ce coffret, outre une présentation fort soignée, est l'homogénéité à la fois thématique et qualitative de l'ensemble, ainsi que la rapidité à laquelle on rentre dans le vif du sujet, atout non négligeable pour cette forme littéraire. Chacune des quatre nouvelles m'ont fait passer un excellent moment, dans le train bien souvent, le temps d'un trajet.


Justement, la nouvelle de Claude Chambard, Allée des artistes débute dans un train. Le narrateur revient dans la ville de son enfance.
Le passé a une part prégnante dans les nouvelles que je vais présentées.
"Il était une fois, un long plan, un long travelling, entre deux hommes séparés par le temps."
Cette phrase de l'Allée des artistes aurait, d'ailleurs, pu servir de fil conducteur entre chacune de ces quatre nouvelles.
Le récit va et revient, au fil de la mémoire, explorer les failles du passé du narrateur.
Portraits parallèles, regards croisés entre un ami photographe et l'amateur de cinéma ayant plus d'une passion commune. Contrepoint aussi entre l'immobilité photographique et le mouvement cinématographique, L'Allée des artistes est la voie croisée de la vie incessamment renaissante de l'art et de la mort de ces hommes. Elle s'insère aussi remarquablement dans l'ensemble grâce à une remarquable approche visuelle. Gros plan sur un passage révélateur de l'esprit de la nouvelle:

"Il est simple de rester des heures à regarder la lumière transformer ce qui se trouve de l'autre côté des carreaux de la fenêtre du bureau où l'on travaille. Deux papillons citrons se poursuivent, un peu de vent éparpille des pétales de roses, du soleil et de l'ombre se partagent le terrain, une tourterelle, une araignée tisse sa toile, un moineau friquet sur le faîte du toit de la sacristie, une mouche dans un fond de chablis, de l'air, de l'air, du volume, du détail.
Le ciel d'un bleu tendre s'appuie sur la dentelure des arbres et des toits.
Il est simple, mais épuisant, de rester des heures à regarder par les six carreaux de la fenêtre, des heures à regarder le monde. Le paysage ainsi délimité est sous tension. Le monde tout entier y est contenu. Il se structure, se reproduit, se détruit. Il est autre, produit de lui-même et de son avenir, de la vieille vision et de l'élan du verbe."


La voix de Claude Chambard virevolte de souvenir en souvenir, pour recueillir la vitalité et capturer les images qui s'enfuient.



Frédéric Villar, lui, n'est pas le plus connu des quatre auteurs représentés et pour cause, il n'a commencé à écrire qu'à l'âge de quarante ans. Au regard de Habana, tangente, on peut le regretter.
Ici, à nouveau, c'est un récit à la première personne, fougueux. Un ouvrier ressent de plus en plus d'ennui et de rancune à son travail. Pour les évacuer, il décide de rejouer à sa façon les quatre cent coups(excusez le jeu de mots douteux!) au coeur de la capitale cubaine.
Ses aventures trépidantes rappellent la trajectoire indomptable d'un ballon de rugby, sport si chère à Frédéric Villar. L'humour de cette nouvelle aux couleurs locales n'est pas étranger au plaisir que l'on prend à la lire.





Pour poursuivre l'évocation de ce coffret, revenons à Anne-Marie Garat, connue pour son diptyque romanesque Dans la main du diable(2006)/L'Enfant des ténèbres(2008), tous deux chez Actes Sud.
Le prétexte de La Diagonale du square est comparable à celui de On ne peut pas continuer comme ça, nouvelle saluée dans la taverne.
Il s'agissait alors d'un court-circuitage de la routine par la lenteur des routes de campagne se substituant à la voie rapide.
Dans La diagonale du square, Anne-Marie Garat prend à contre-pied son lecteur en immisçant la surprise dans le raccourci et la hâte du personnage, au carrefour du chemin diagonal et de l'allée orthogonale.

On est ici à revers de ce que disait si bien Milan Kundera dans La Lenteur:
"Le degré de la lenteur est directement proportionnel à l'intensité de la mémoire;le degré de la vitesse est directement proportionnel à l'intensité de l'oubli."

On ne s'attend guère à voir ressurgir le passé dans une telle précipitation. Pourtant, peu à peu, le travelling devient ralenti pour finalement prendre la forme d'instantanés de vie...


"La vie est injuste, et cruelle. Elle vous joue son petit air de ritournelle, juste sa mélodie, au moment le plus sourd, le plus inattentif. Je me souviens mieux du sable grossier, de son gras crissement sous nos souliers semblables, du rythme de nos pas accouplés; mieux des bourrasques glacées qui soulevaient ensemble nos pans d'imperméable et, à chaque passage, du ruisselet avare de la fontaine, déporté par les bourrasques, de sa courbe tremblotante et du ciel gris en plafond sur nos têtes; mieux de tout cela que de tout ce qu'il me raconta."



Les rails, toujours et encore pour clore l'évocation de ce Travelling, avec La voie ferrée en compagnie d' Olivier Deck, qui m'avait déjà marqué au cours d' Une nuit à Madrid, une histoire de double cervantesque dans une taverne espagnole. Olivier Deck avait déjà fait parlé la poudre dans un autre coffret autour du vin, un cru de 2007, intitulé Le vin d'Al-Andalus, sur laquelle il faudra que je me penche prochainement.
Pour la petite histoire, c'est Olivier Deck lui-même qui dirige la collection IN SITU(au coeur de laquelle s'insère Travelling) qui répond de la façon suivante à la question "Quel est le milieu naturel de l'écrivain?".."Celui où se trouve l'écrivain lorsqu'il écrit."

Revenons à nos moutons, à notre cheval plus précisément. Ici, point de cavalcades et autres cascades à la Sergio Leone, on se situe plutôt dans un climat contemplatif.
Gaspar est un homme irréductiblement attaché à une ligne de chemin de fer tombée en friche.
Il faut dire que cette voie ferrée, c'est toute l'histoire du pays, de sa lignée familiale.
Assister à la ruine de celle-ci déterre les souvenirs d'autres disparitions amoncelées. C'est en quelque sorte aussi le présage d'une mort annoncée. Pour la sauver de l'abandon, il parcourt les terres désertiques et recouvertes par la neige, s'efforçant de remettre en état ce qui peut encore l'être.
Derrière cette lente marche hivernale, on aperçoit brièvement la tragédie qui se noue:
"Des fois, vaut mieux pas savoir, t'as de la chance, dans ton malheur. Si on m'avait donné le choix, peut-être que j'aurais choisi d'être un cheval. T'as jamais l'air malheureux, toi. Même là, en allant au couteau, t'as pas l'air malheureux."
Le cheval de Gaspar, représente à ses yeux bien plus qu'une bête de somme, c'est son confident, l'un des derniers rescapés d'une époque en voie de disparition. Il est indissociable de cette courte nouvelle, mise en scène comme un court-métrage grâce à l' écriture d'Olivier Deck, alerte et concise à la fois qui parcourt les paysages avec un redoutable sens pittoresque. L'abandon se ressent à chaque instant.
Cependant, la profondeur qui se cache en amont du récit permet à cette oeuvre de distiller une puissance émotionnelle, ainsi qu'une morale lourde de sens, qui la hissent bien au-delà de la forme courte.

Grâce à ce coffret "Travelling" que nous offre In-8 comblant, dans le même temps les espérances des amateurs de cinéma et des lecteurs, la forme nouvelle se trouve consacrée à sa juste valeur.


samedi 6 février 2010

Julían Ríos ravive la flamme de l'Alma




Quand on découvre un livre ayant pour titre Pont de l'Alma, et l'effigie de la Princesse de Galles en guise de couverture, on s'attend probablement davantage à une mascarade médiatique( façon d'Estaing) qu'à une fantastique destinée romanesque.
La signature de l'auteur galicien avait pourtant de quoi mettre la puce à l'oreille des lecteurs avertis. A la vue de l'ampleur de l'oeuvre, la plus volumineuse depuis le roman-fleuve Larva, les craintes n'étaient point estompées, et on pouvait décemment se poser la question de l'intérêt qu'allait susciter la mémoire de Diana durant plus de trois cent pages chez les lecteurs de Julían Ríos.
Si l'enquête à propos des mystères de sa disparition est abordée à quelques reprises par les badauds attroupés autour de la Flamme-mémorial, on verra que cet enjeu est vite sabordé par les dérives ingénieuses du romancier.

Le livre débute là où Monstruaire s'achevait, dans la brasserie Chez Francis, place de l'Alma.
Autour de la table, Mons, le peintre monstrueux de Monstruaire, Emil Alia alias Milalias, tour à tour traducteur et narrateur, et Mabelle, alias Babelle, les réapparitions des romans larvaires du Castillan. Chez lui, tous les personnages sont des figures multiples, créant chez le lecteur une sensation de familiarité et d'étrangeté mêlées.
Les personnalités n'échappent point à la règle de la duplicité. Le thème sera au coeur des huit livres de Diana, qui arpenteront l'histoire à la recherche de la filiation insoupçonnée de la princesse de Galles.
Dans le deuxième chapitre, c'est d'ailleurs à un bal de revenants, "Célébrités sur Seine" auquel nous assistons sur le bateau-mouche "Champs-Elysées".
L'imitation n'a jamais le même goût que les caprices du destin suggérées dans ces pages. La Seine devient la Cène, réunion incongrue de la dite Lady, Baudelaire, Braque et Morican, morts un 31 août.


De fil en aiguille, le défilé historique allait se transmuer en défi artistique.
Louis-Ferdinand Céline n'a-t-il pas rendu l'âme à Lady Di en ce jour de 1961 au cours duquel elle voyait le jour?
On verra que les différentes facettes de leur vie présentent de troublantes similitudes qui amènent à ne pas prendre à la légère l'hypothèse de la réincarnation qui apparait en filigrane de Pont de l'Alma, passerelle des âmes.

De façon prémonitoire alors que le drame parisien était encore en suspens, la lune s'accouplait avec la Tour Eiffel pour laisser apparaître un "D" planant dans le ciel. D comme Diana, D comme le destin, qui oriente nos vies à nos dépends, D comme Damoclès, l'épée suspendue au-dessus des têtes altières ou princières,

Pont de l'Alma, comme l'essentiel des oeuvres de Ríos, semble échapper à la classification catégorique. Comme le laisse entendre l'auteur:

"Le roman est déjà le genre de tous les genres, un patchwork de rapiéçages."


A le lecture de son oeuvre, une chose demeure certaine: nous vivons une oeuvre littéraire authentique car comme l'homme le déclarait au Matricule des anges:

"La littérature ce n'est pas le documentaire, le reportage, l'autofiction, c'est quelque chose qu'on rajoute à la réalité, en tenant compte de la réalité, en étant plus vrai que nature."
Ríos est l'orchestrateur d'une oeuvre ludique, chambre d'échos que le lecteur tentera de percevoir.
Pour ma part, j'ai pris un malin plaisir à déjouer les liens qui unissent les différents récits avec le la princesse.


Ainsi, dans l'un d'entre eux, Aparicio nous relate l'histoire d'un inconnu rencontré dans le train en 1969. Assoiffé de gloire perpétuelle, celui-ci a signé près d'un siècle et demi plus tôt un pacte avec le diable photographique, sans en mesurer toutes les conséquences.
Cela aurait pu s'appeler Faust forever. Cependant, les choix "Apparitions et Disparitions à Paris", et plus particulièrement "Révélation sur le Boulevard du Crime" ne sont pas innocents.
Pour ma part, j'ai repensé au premier chapitre qui évoque la traque de Lady Di par un paparazzo, détraqueur de l'histoire. On ressent le côté malsain de ces personnes immergées dans un monde qui les noie dans une quête au sein de laquelle ils perdent de vue les moyens pour parvenir à leur fin. L'indécence ou la descente en enfer? Le VOL instantané dépouillant l'amour défunt(LOVE)...
L'immortalité au prix de l'immoralité?


Dans ce Paradis perdu de Daguerre, l'histoire se mêle à la fiction de façon troublante. Chaque chapitre apporte son lot de questions, de pensées suspendues, de vertiges aussi.

Dans un autre monde, et en particulier dans le dernier tableau de Larocque, les figures de Corot et de Monet construisent un pont ai-manté qui traverse les siècles pour rejoindre celui de l'Alma. Au passage, on pénétrera dans les arcanes tutélaires et suicidaires des natures définitivement mortes.
Après la destruction, il ne restera plus que les tableaux et autres compositions artistiques pour fixer les images du passé. Les tags, eux, des fervents s'apitoyant devant la flamme de la princesse s'estomperont avec le temps, à moins qu'ils finissent superposés.



Au chapitre des apparitions, des hallucinations, il y a celles de Lon Alonso, obsédé par le Poème Circulatoire du Mexicain Octavio Paz, déniché chez un bouquiniste Madrilène Cuesta de Moyano. Il se rend compte par la suite que son voyage tournoyant ne fait que commencer quand il aperçoit que:
"Le propriétaire précédent du livre avait curieusement enfermé dans un petit cercle au crayon le eon du nom de Leonora et dans un autre le dios final de Remedios et les avait réuni d'un trait en arc de cercle(Diana, Diane, la déesse de la chasse apparait ici à travers l'arc)."
Après avoir découvert Vente à la criée du lot 49, de Thomas Pynchon, un jour de 1968, il lit l'oeuvre dans le bus et y découvre une évocation d'une peinture de Remedios Varo que Lon Alonso vient d'étudier.
Voyant la désapprobation du lecteur, un homme barbu d'une trentaine d'années, tente d'en savoir plus.
Lon Alonso dit alors:
"Je viens de commencer lui répondit-il, mais je détecte déjà plusieurs erreurs. La protagoniste voit dans une peinture une tour circulaire qui, en réalité, est octogonale."
L'inconnu lui précise alors que le personnage Oedipa voit la peinture à travers les larmes et en tire la conclusion équivoque:
"You don't understand the crying!" qui insinue non seulement l'incompréhension des larmes mais aussi de l'oeuvre intitulée en langue originale The Crying of Lot 49.
Lon Alonso se demandera alors suite à cette rencontre, s'il n'avait pas en face de lui l'invisible Thomas Pynchon en personne.

Ce n'est pas tout car ce chapitre est peut-être le plus tournoyant, le plus renversant de Pont de l'Alma. Il va puiser au fond de lui la matrice romanesque de Ríos qui écrivait à la fin des années 1960 son premier roman Cortège des Ombres, qui allait en déployer bien d'autres plus de quarante ans après:
"La première surprise l'attendait à la gare, rénovée avec des carreaux de faïence portugais sur la façade où brillait TAMOGA au néon encastré dans une boîte en plastique blanche remplaçant la vieille blanche de bois aux lettres délavées. Il vit aussi qu'avait disparu la guérite en béton qui proclamait URINARIOS."
Derrière ce lieu proclamé en majuscule qui rappelle la bourgade fantomatique des débuts de Ríos, se cache la démarche romanesque de l'auteur dans son ensemble: RIOS UNIRA ("Rios unira" en français) et l'inter-connection de ses oeuvres entre elles, de ses chapitres entre eux.
Juste avant, on apprend que Lon Alonso, après avoir ajouté des notes de son cru au Poème circulatoire, l'a replacé en douce sur l'étalage d'un libraire du boulevard Saint-Michel, afin que la spirale continue son cours.
On peut ici y voir une métaphore filée de la filiation littéraire qui unit les auteurs entre eux.
UNIRARIOS peut d'ailleurs aussi inversement vouloir dire UNIRA RIOS("il unira Rios") ou UNIR A RIOS(unir à Rios à l'infinitif)en parlant du fil conducteur qui unit Ríos à ses prédécesseurs

Si Julían Ríos débusque les signes du destin, lui-même se plait à inscrire son nom dans la tradition d'une littérature codée, de Cervantes(évoqué au début du chapitre à travers la pièce-maîtresse Don(Lon) Quichotte) à Pynchon, en passant par Joyce.
D'ailleurs, au vu des dates évoquées, ne peut-on pas se demander si cet énigmatique homme de trente ans, possible Pynchon, ne représente pas finalement le Galicien masqué?

Il ne serait point inutile d'aborder les mille et unes inventions linguistiques et autres sortilèges lancés par le prestidicogiteur de la littérature, tant son oeuvre fait preuve d'un foisonnement proprement sidérant. Pourtant, la surprise est l'une des jouissances que nous apporte Ríos et il serait dommage de la gâcher par une abondance de détails par trop révélateurs.

Pont de l'Alma n'est pas un roman sur Lady Di, c'est un roman qui gravite autour avec une pudeur remarquable, un joli pied de nez aux paparasites voulant s'emparer de l'image princière.
C'est un hommage inespéré d'un artiste inspiré, au sommet de son art, un clin d'oeil aux Epiphanies joyciennes qui se transforment ici en Epitaphes Riosiennes.
Si sa parution n'a point été accompagnée par moult strass et paillettes, si l'oeuvre ne prétend guère accéder aux feux de la rampe, il est incontestable que sa puissance évocatrice lui permettra cependant de faire perdurer une flamme subtile en mémoire de Lady Di et de l'art en général.